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Arielle Dombasle : la reine des neiges et son Crystal Palace

Alien Crystal Palace, du réalisateur Nicolas Ker, ose toutes les extravagances. On en sort comme hypnotisé, happé dans cette esthétique qui dérange. Placée au coeur du scénario, Arielle Dombasle y livre une performance artistique d’un kitsch addictif. Interview.

En quoi votre film Les Pyramides bleues a-t-il été si décisif dans votre rencontre avec Nicolas Ker ?

Il me dit qu’à l’âge de 16 ans, au même titre qu’il écoutait les Stooges, The Cure, Joy Division et Nick Cave, il allait voir de manière hypnotique Les Pyramides bleues et les films de Virginie Thévenet. Je faisais donc partie de ses constellations intimes. Lors de notre rencontre au Cirque d’Hiver en 2014, la connexion fut évidente. Il est parti dans un délire sur Pasolini, ses Lettres luthériennes et ses témoignages sur le cinéma, qui sont tellement étonnants, et nous avons commencé une conversation ininterrompue depuis. Étrangement, L’Evangile selon saint Matthieu de Pasolini est l’un des premiers films d’adultes que j’ai vu. Ce n’était pas l’idée du catholicisme dans laquelle je grandissais au Mexique. J’avais été très choquée, j’avais même eu honte de regarder ces images en présence de mon père qui m’y avait emmenée.

On sait que la religion est capitale pour vous. Qu’y a-t-il de catholique dans Alien Crystal Palace ?

Ma pensée est structurée par le catholicisme ! Les sept péchés capitaux se retrouvent, je crois, à chaque plan. Et il y a un sens de la transgression qui est très chrétien.

Nicolas est christique, lui ?

Il dit toujours qu’il est « un punk hyper moral ». Et c’est vrai !

Cela fait déjà quatre ans que vous travaillez ensemble : vous avez sorti un album, maintenant ce film, vous préparez un autre disque… Entre vous deux, c’est du sérieux, comme dirait Sarkozy ?

J’ai horreur de cette phrase ! Notre duo, c’est Les Enfants terribles, La Belle et la Bête. C’est grave, c’est électrique, c’est dissident, tout ce que vous voulez, mais ce n’est pas « du sérieux »… Un des thèmes profonds d’Alien Crystal Palace, c’est celui de l’androgyne, cette idée que nous sommes tous des êtres incomplets qui devons trouver notre part perdue. La vertu de ce travail en commun c’est que, comme souvent avec les artistes, il nous fait nous révéler l’un l’autre.

Le tournage n’a pas été trop mouvementé ?

C’est le moins que l’on puisse dire ! J’avais l’impression d’être une athlète de haut niveau ! En même temps, je le savais d’avance… Un film odyssée, une épopée ! Alien Crystal Palace, ce n’est pas un film intimiste entre quatre murs, où la caméra caresse des personnages qui sont là à discuter. Je ne cherche pas à filmer la réalité telle qu’elle apparaît, mais la réalité profonde des êtres, des choses et des situations, à travers un univers métaphorique et stylisé. C’est un film de genre. Dans ce grand mouvement de chaos, il faut trouver les notes justes, comme en musique. Finalement, c’est de l’hyperréalisme fantasmagorique.


J’avais une question terre-à-terre.

Allez-y.

C’est facile de financer un film sur votre nom ?

C’est très difficile le financement des films en général ! Ce projet était totalement underground, une vraie ambition esthétique qui est un des principes fondateurs de mon cinéma. Les commissions nous ont d’abord jeté notre scénario à la figure ! Je dois le starter du financement à un admirateur, Dominique Ambiel (A Prime Group), qui me soutient depuis Les Pyramides bleues. Ensuite, ça a été un vrai parcours du combattant. Je demandais peu d’argent, mais la souveraineté absolue sur le script, le casting, tous les choix. Un peu dans l’éthique de la Nouvelle Vague : faisons des films libres qui ne feront perdre d’argent à personne, des stars de cinémathèques, où nous ne sommes pas tenus de prendre des acteurs bankables du moment ! J’ai finalement obtenu des institutions cinématographiques (Orange, Canal+, le CNC) le peu d’argent qui nous a permis de faire un film libre. Dissident.

Votre film, c’est un mélange de Dario Argento et Douglas Sirk ?

Oui, en quelque sorte. C’est un film de genre à l’esthétique affirmée, inspiré par des cinéastes que nous vénérons Nicolas et moi : Lynch, Cronenberg, Kubrick… Et puis par les films d’épouvante des années 70, les giallos d’Argento. Quant à Douglas Sirk, en effet je l’adore. C’est la polychromie mélodieuse, le mélodrame technicolor !

A propos de réalisateurs, on oublie parfois que vous avez été la patronne d’Alfonso Cuarón…

Il a été mon assistant sur Les Pyramides bleues. Il était tellement sensible, vif, charmant, affectueux, intelligent… J’avais tout de suite perçu la grande excellence des questions qu’il me posait, des problèmes à résoudre. Je n’ai pas encore vu son dernier film, Roma, sur Netflix. Mais j’ai adoré Gravity, un film très impressionnant qui méritait ses sept Oscars.

Une question à double détente : quel souvenir gardez-vous du tournage de La Possibilité d’une île de Houellebecq ?

C’était un tournage absolument délicieux avec Michel à Las Palmas, en Espagne. Juste avant de le rejoindre, à la boutique du Metropolitan de New York, j’avais acheté pour son chien Clément une sorte de dinosaure mauve. Michel m’avait dit que Clément était l’être le plus attachant qui soit parce qu’il ne voulait jamais cesser de jouer. Quand je suis arrivée sur le tournage, on était dans le lobby de l’hôtel avec Michel, et on jetait le dinosaure à Clément, qui allait le rattraper. On pouvait jeter mille fois le dinosaure, il n’était jamais fatigué. On communiquait beaucoup à travers Clément, comme dans L’Insoutenable légèreté de l’être de Kundera où un homme et une femme ne se parlent plus qu’au travers d’un teckel – ce qui n’était quand même pas notre cas ! Je me souviens aussi que, sur le plateau, Michel restait très cool et cachait son inquiétude de grand nerveux. Il tournait sans cesse avec ses doigts un épi de ses cheveux pendant des heures. Toute sa timidité, son angoisse cachée, s’étaient cristallisées dans ce geste. On riait beaucoup aussi, on avait d’immenses conversations. Il m’a fait si plaisir en s’intéressant à la poésie de ma grand-mère Man’ha Garreau-Dombasle, et en l’aimant. Il lisait à haute voix Images, un recueil de poèmes réédité chez Stock…

Je vous posais cette question car, dans votre film, Michel Fau en alchimiste ésotérique qui veut recréer l’androgyne m’a rappelé Patrick Bauchau en prophète dans La Possibilité d’une île

Ah oui, peut-être… Michel Houellebecq aurait pu incarner le personnage, c’est vrai ! Les filles en bikini dans la secte, c’est quelque chose qui lui aurait beaucoup plu ! J’aime tellement Michel ! Je ne l’ai pas vu depuis son mariage, mais je suis en train de lire son nouveau livre, Sérotonine. Quel plaisir ! Michel est l’être de la perception immédiate, il surfe sur les crêtes de la modernité. Unique !

J’ai été frappé par l’esthétique gay de votre film, qui touche tout le monde, dont la police.

Je voulais une police intimidante, avec un uniforme gothic sexy. Oui, ils sont très queer ! Mais aussi  assez viscontiens. Quant à l’inspecteur interprété par le rockeur Theo Hakola, il a ce côté très sec et flegmatique, puritain, ce n’est pas le contraire de Bowie. On lui a d’ailleurs teint les cheveux en rose pour renforcer sa ressemblance. Rien n’est dû au hasard dans Alien Crystal Palace vous savez !

Rappelons que vous aviez été la marraine de la Gay Pride.  

Oui… On me dit que je suis une icône gay et ça me plaît bien. A la Gay Pride, j’avais chanté devant 45 000 personnes et c’était moi qui devais lancer le grand kiss-in – ce moment où tout le monde s’embrasse simultanément. Ce n’est pas tous les jours qu’un baiser en déclenche des milliers d’autres ! Super fun !

On s’embrasse aussi beaucoup dans votre film, où le désir est triangulaire : toutes vos partenaires couchent ensuite avec Nicolas, mais il ne se passe jamais rien entre vous deux !

En effet. Car on partage les mêmes femmes. Ce sont des victimes, elles meurent toutes étranglées. L’écriture du film est très tendue, mais chaque scène conduit une ouverture des possibles… Les personnages principaux sont soumis à leur inconscient, et aux manipulations de Michel Fau. Mais on ne sait pas qui tue !

Fau est incroyable, au passage. Est-il vrai que vous le tenez pour le plus grand acteur français ?

Avez-vous vu son Tartuffe ? Et son Misanthrope ? Et l’avez-vous déjà vu s’incarner en femme ? Il est une femme irrésistible, une cantatrice capricieuse d’une finesse suprême dans la gestuelle, la grâce, le mystère du féminin, il restitue en grand maître le vacillement de la diva… C’est un être de la métamorphose. Je suis une fan inconditionnelle.

Une partie du film se passe à Venise. On s’y amuse encore ?

Oui le Venise de Casanova existe encore, le Venise de mon film avec le bal des chats ! Grâce à deux ou trois familles vénitiennes. C’est par ces amitiés souterraines que nous avons pu y tourner – ce qui est très compliqué. C’est cher, on est à pied, il y a des interdits partout… C’est une ville décor, une ville touristique, mais qui veut soigner son image et le film est décadent, avec des meurtres dans les canaux ! Une fois qu’on est sorti des chemins balisés (Palais des Doges, Giudecca, etc.), il y a le Venise plus secret, le cimetière, toutes les petites îles… Par l’obsession de Nicolas, qui y tenait absolument, nous avons tourné une scène dans cette île maudite, Poveglia, où personne ne va sans danger. Aucun vaporetto ne voulait nous y emmener. On nous avait dit qu’on n’en revient jamais, ce qui faisait kiffer Nicolas, bien sûr ! Nous avons, à grand-peine, finalement pu y filmer un jour, et l’île est tellement maléfique que tout le monde a été très malade !

Venise n’a donc pas disparu avec le bal de Beistegui au palais Labia en 1951…

Carlos Beistegui était une figure étonnante, c’était un ami de ma grand-mère. Mais je ne l’ai pas connu, contrairement au baron de Redé et son fameux bal ! Marie-Hélène et Guy de Rothschild avaient repris l’appartement new-yorkais de ma grand-mère. J’ai donc connu et aimé Marie-Hélène, qui avait l’hôtel Lambert île Saint-Louis où ont eu lieu les derniers grands bals surréalistes !

Un autre tiers du film se passe au Caire, mais a été tourné… à Tanger !

Une partie a quand même été tournée au Caire (c’était Ker au Caire !) sur le bateau de Christian Louboutin. Mais sinon oui, on est restés à Tanger. Et la traversée, elle aussi, a été agitée. Au détroit de Gibraltar, j’avais un mal de mer épouvantable, malade comme un chien, au fond de la cale. Tout le monde était malade. Sauf Nicolas, encore lui. Il a tellement l’habitude d’être ivre, que le bateau ivre fou ne lui faisait aucun effet…

Vous préférez être muse ou diriger ?

Je ne sais pas. Il faut être, je crois, une créature inspirante. Je ne m’entoure que de gens très singuliers, fins et créatifs. Je choisis les gens parce que je les admire. La mode, il faut toujours s’en méfier. Les pauvres acteurs sont souvent traités comme des papiers froissés, jetés au panier au bout d’une ou deux saisons. C’est un métier fragile, très cruel, où vous pouvez être démodé, déclassé, sali de manière foudroyante.

Vous, vous êtes devenue intemporelle ?

J’aimerais ! La gloire est la sœur siamoise de l’échec : le succès vous place dans une position de grande vulnérabilité, comme l’insuccès. Vous êtes mis hors du monde, sur un piédestal ou dans un caniveau. Il y a de quoi être bouleversé, il faut essayer de vivre ça avec stoïcisme ! On me dit toujours que je suis à la mode. Je ne sais pas… Je ne me pose pas la question. J’aime les avant-gardes et être hors du temps, ne pas me préoccuper de tout ça. Ce qui compte, c’est de rester fidèle à soi-même. Oui, le grand écart ! D’Alien Crystal Palace aux Grosses Têtes. Participer aux Grosses Têtes, c’est le meilleur moyen pour moi d’éviter une psychanalyse. Être dissipée ! Le rire, c’est tellement salvateur ! Vous, vous faites une psychanalyse ?

Pas encore, Dieu merci. Pouvez-vous nous donner des nouvelles de la santé de Nicolas ?

Il va mieux, mais… Il peut ne pas manger et ne pas boire d’eau pendant huit jours, sauf du whisky. Puis resurgir féroce, et au bord de la mort… Et puis rebondir ! C’est un phénix ! Mais il est dans une phase nouvelle entre les mains d’un immense professeur addictologue. Ça l’a sauvé. Il a réussi à rester deux mois sans boire – alors qu’il en est à vingt-six ans d’alcoolisme. Sobre, il a fait connaissance avec quelqu’un qu’il ne connaissait pas lui-même, ou plus… Toute addiction est très complexe. Une douleur d’être au monde doublée d’un rejet d’une part de vous-même qui vous est insupportable.

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Alien Crystal Palace n’est pas parti pour faire l’unanimité. Les mauvaises critiques vous touchent ou vous vous en foutez ?

J’ai fait au cinéma et au théâtre des choses remarquables qui ont eu un accueil compliqué. J’ai aussi fait des bêtises hallucinantes qui m’ont apporté un immense succès ! Un indien dans la ville qui vous donne une grande popularité comme ça ! J’ai joué du Henry James, incarné Lara Turner pour Alfredo Arias, des œuvres remarquables qui sont passées relativement inaperçues. Tous les artistes connaissent cela… Je crois profondément qu’une poignée de gens sensibles et éclairés m’aiment et me défendent. C’est le plus important.
Alien Crystal Palace, sortie depuis le 23 janvier 2019.

Entretien Louis-Henri de La Rochefoucauld