RAYA MARTIGNY : « NOUS SOMMES MULTIPLES »

Raya Martigny

De l’enfance réunionnaise aux podiums de Jean Paul Gaultier, des nuits underground parisiennes jusqu’au Marches du Festival de Cannes, Raya Martigny trace sa route avec une liberté absolue. Mannequin, actrice, photographe et figure majeure de la scène queer, elle refuse d’être résumée à une seule case. Et affiche sa volonté de raconter les existences trans au-delà des clichés.

Sur Instagram, vous vous présentez comme une « Creole Mermaid ». Vous êtes donc une sirène ?
Raya Martigny : Exactement ! J’ai toujours eu des sirènes autour de moi et plusieurs personnes m’ont même dit que j’en étais une. Je suis assez fascinée par cette figure mythologique. Et je trouve que j’ai une vraie connexion à l’eau. J’ai grandi sur une petite île qui s’appelle La Réunion. Je suis créole, et la sirène, c’est un peu le fil conducteur de mon existence.

Comment avez-vous vécu votre enfance à La Réunion en étant différente ?
Mes parents étaient très jeunes quand ils m’ont eue, ils avaient envie de profiter de la vie. Ils tenaient une boutique de vêtements très sexy avec une vendeuse drag queen, Erika. J’ai eu une scolarité un peu chaotique dans un collège privé catholique à Saint-Pierre. Curieusement, ce sont souvent les gens venus de l’extérieur de l’île qui exprimaient du rejet envers la différence. Enfant, j’étais assez solitaire. J’observais le monde, j’analysais la vie pour essayer de comprendre l’autre et développer de l’empathie, même quand c’était dur. J’aimais être seule, j’aimais être différente. J’avais cette force intérieure qui me poussait à me foutre du regard des autres.

Vous quittez l’école très tôt ?
Oui, je n’aimais pas ça. À 14 ans, j’ai commencé un CAP coiffure. J’avais compris que c’était le moyen le plus rapide pour travailler, gagner mon argent et évoluer dans un environnement plus sain. Le milieu de la coiffure abrite beaucoup de personnes LGBT. C’était un espace où je pouvais expérimenter et comprendre qui j’étais.

À 16 ans, vous faites le grand saut pour Paris…
Mes parents savaient depuis longtemps que j’avais besoin de me trouver, ils m’ont laissée partir. Je me suis installée chez une cousine à Aulnay-sous-Bois et j’ai trouvé un travail immédiatement dans un salon de coiffure parisien très punk. Le patron a aimé mon style. C’était un endroit très underground, où les gens du quartier venaient parce que ce n’était pas cher. On n’avait pas à se conformer. Mais j’habitais loin, le RER tous les matins c’était l’enfer, et ils ne m’ont pas gardée. J’ai toujours travaillé dur depuis mon plus jeune âge pour être indépendante et m’en sortir seule.

Comment s’est faite la transition entre la coiffure, la nuit parisienne et les podiums des plus grands créateurs comme Jean Paul Gaultier, Mugler ou Margiela ?
Par la détermination, les rencontres et le nomadisme. À Paris, je sortais énormément : l’Espace Pierre Cardin, le Club Sandwich, Le Trou aux biches… Avec ma bande, on a incarné une forme de représentation underground que Paris n’avait pas vue depuis longtemps. On s’inspirait du fétichisme, des icônes des années 1990, avec du maquillage très chargé. On bricolait avec peu de moyens, mais on en faisait des tonnes. J’étais un bébé surmaquillé avec des talons aiguilles… À 22 ans, je faisais la porte de soirées emblématiques au Petit Palace ou chez Maxim’s. Dès qu’il y avait un événement cool, c’était moi qui gérais la physionomie parce que je connaissais tout le monde. Puis Jean Paul Gaultier et Tanel (Tanel Bedrossiantz, mannequin et collaborateur historique du couturier, ndlr) m’ont repérée. Je suis allée au casting ouvert pour le tout dernier défilé Haute Couture de Gaultier. Il m’a vue, m’a prise dans ses bras et m’a fait essayer une armure de guerrière. Sur le podium, l’ambiance était folle, mes amis criaient mon nom, j’ai défilé devant Anna Wintour et Béatrice Dalle… Je me suis sentie exactement à ma place !

Vous avez également participé à la cérémonie d’ouverture des J.O. de Paris 2024. Quel souvenir en gardez-vous ?
C’était magique. J’ai collaboré avec le designer Gilles Asquin pour concevoir ma silhouette. Je lui ai dit : « Je suis Réunionnaise et Française, je veux porter le drapeau français directement sur ma peau. » Il était ravi ! On a fait un ensemble explosif. Je savais que ça susciterait du backlash, alors dès le lendemain, je suis partie en vacances en Grèce pour me préserver. Mais l’impact positif l’emporte largement. Un ami m’a raconté que son père de 80 ans, en me voyant à la télévision, a eu une discussion sur la communauté qui a permis à mon ami de faire son coming out. Savoir qu’on aide des gens à sauver leur vie ou à débloquer des dialogues familiaux vaut tous les commentaires haineux des réseaux.

Vous avez également une carrière de comédienne. Comment le cinéma français accueille-t-il une femme transgenre et racisée ?
J’ai commencé le jeu avant le mannequinat et je fais de l’acting depuis plus de douze ans, notamment avec le réalisateur Alexis Langlois. Je joue dans tous ses courts-métrages et Les Reines du drame. Avant Les Matins merveilleux, j’ai tourné dans le court-métrage Queen Size, d’Avril Besson, nommé aux César. Puis nous avons réalisé le long. C’était un plaisir de pouvoir incarner une personne capable d’aider les autres, parce qu’elle-même est parvenue à s’affirmer et à exister. Mon personnage, Marina, a une connexion à son identité mais aussi à plein d’autres choses, à la nature, à son village, aux gens qu’elle aime. C’est puissant, beau, juste. Nous sommes multiples et il n’y a rien de plus précieux. Marina est une femme trans, mais le film n’en fait pas du tout le sujet principal. C’est juste la normalité. Et c’est ce qui m’a attirée : ne pas enfermer nos vécus dans un carcan dramatique ou un sujet de débat.

Sentez-vous que les représentations évoluent enfin dans le cinéma français ?
Oui, les choses bougent. On voit de plus en plus de films où les personnages queer existent sans que leur identité soit l’unique moteur du conflit. On parle enfin d’émotions, d’amour, de relations humaines. Les gens sont souvent obsédés ou fascinés par ce qu’ils ne connaissent pas, ce qui crée des barrières. Pourtant, nos sensibilités, nos histoires familiales, nos histoires d’amour sont d’une richesse incroyable. Permettre aux personnes trans d’exister à l’écran simplement comme une sœur, une mère, une amie ou une amoureuse, c’est revigorant pour l’ensemble du cinéma.

Dans Les Matins merveilleux, vous donnez la réplique à India Hair et Éric Cantona. Avez-vous suivi des cours d’art dramatique ?
J’ai pris des cours particuliers avec une coach incroyable qui s’appelle Ariane. Le premier cours m’a fait pleurer de bonheur et de paix intérieure. Dans la vie, on a rarement l’occasion de déverser une telle émotion. Ça m’a fait réaliser que j’étais beaucoup plus sereine et capable que je ne le pensais.

Jury pour la Queer Palm, deux films présentés, Les Matins merveilleux et Garance, vous étiez vraiment la reine de Cannes.
Les astres étaient alignés ! Je ne m’attendais pas à ce que tout arrive en même temps. En plus d’être dans le jury de la Queer Palm et d’avoir mes deux films sélectionnés, une des mes photos faisait l’affiche officielle de la Queer Palm. C’était un rythme fou : pas beaucoup de sommeil, enchaîner les tapis rouges et les interviews dès huit heures du matin, être « camera-ready » permanente…

Justement, parlez-nous de Garance avec Adèle Exarchopoulos.
Tourner avec Adèle a été un coup de cœur absolu. On vient de milieux totalement différents, mais la connexion humaine s’est faite immédiatement. On a passé énormément de temps ensemble, je lui tirais les cartes, on discutait de nos vécus. Le plateau avait une énergie de colonie de vacances qui m’a énormément touchée : on faisait des jeux de gamins, des grimaces entre les prises… Enfant, je me sentais souvent isolée ou pas à ma place. Là, ça a réparé quelque chose en moi.

Le film aborde la question de l’addiction. Vous avez beaucoup fréquenté le milieu de la nuit, est-ce un sujet qui vous a touchée ?
(Silence) Ça a existé autour de moi. La nuit a ses travers et la fête est aujourd’hui plus sombre et violente qu’avant, surtout pour la jeunesse depuis le Covid. De mon côté, ce sont des années qui sont désormais derrière moi. J’ai un rapport très sain à la fête aujourd’hui et j’ai fait le travail nécessaire pour me préserver.

Vous avez été photographiée à New York par la légendaire Nan Goldin pour la campagne Acne Studios. Comment s’est déroulée cette rencontre ?
Nous étions faites pour nous rencontrer, j’ai toujours admiré ses photos. Ce fut un moment suspendu. Pour moi, Nan Goldin est une icône absolue, une figure d’une douceur et d’une sincérité rares. Quand je suis arrivée dans ce grand manoir à New York, elle a immédiatement demandé à me photographier en premier. On s’est regardées dans les yeux, très simplement, sans faux-semblants. J’ai l’impression qu’elle a photographié mon âme.

Quels sont vos projets pour la suite ? On parle de réalisation, de photo…
Je refuse d’être une artiste figée. Je viens de déménager à Athènes pour me poser, m’inspirer et réfléchir à l’étape suivante. Je poursuis le mannequinat, qui me permet de financer mes projets artistiques et de conserver ma liberté. Côté cinéma, l’acting continue. Avec le projet « Kwir Nou Éxist », je documente l’histoire queer réunionnaise. L’idée est née avec mon compagnon, le photojournaliste Édouard Richard. Il y a eu une expo photo à Rio de Janeiro, à La Réunion et ça va continuer. Un livre est également en préparation. J’ai également un projet photo pour archiver les visages et les récits de personnes âgées en France dont l’histoire n’a pas été assez célébrée. Enfin, avec mon compagnon, nous développons des projets de réalisation. Je continue d’explorer et de m’amuser, en avançant toujours à l’instinct.

Garance de Jeanne Herry
En salles le 23 septembre


Entretien Marc Godin
Photos Nan Goldin pour Acne Studios