Présidente du jury du festival de Saint-Jean-de-Luz, Zar Amir, prix d’interprétation à Cannes pour Les Nuits de Mashhad, est de ces artistes dont la cinéphilie s’est forgée dans la clandestinité. Des cassettes VHS échangées sous le manteau à Téhéran jusqu’aux jurys des plus grands festivals, elle revient sur sa construction cinéphilique, l’audace de la nouvelle garde iranienne et son regard, teinté d’un désespoir lucide mais combatif, sur la situation politique de son pays.
Pourriez-vous nous parler de votre cinéphilie ? J’ai lu quelque part que dans votre enfance vous aviez découvert le cinéma à travers des cassettes VHS, parce que tout était interdit…
Zar Amir : C’est exactement ça. Tout était interdit : la musique, les films, la danse… Il y avait des dealers de drogue, mais il y avait aussi des dealers de films, des dealers de VHS. C’était incroyable !Mes parents n’étaient pas de grands cinéphiles, mais ils adoraient regarder des films. Du coup, on avait un dealer attitré. Celui qui m’a vraiment ouvert au monde du cinéma avait de tout. Des films hollywoodiens, du cinéma d’auteur européen, des films expérimentaux, des captations de théâtre, des courts-métrages… Pourtant, tout cela était formellement interdit. Si on se faisait arrêter avec des VHS dans notre sac, on risquait des coups de fouet.
Quand on voit la vitalité du cinéma iranien, avec des films comme Les Graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof qui explosent à Cannes, qu’est-ce que cela vous inspire ?
Je trouve que c’est justement parce que tout était interdit que les Iraniens ont cette longueur d’avance. Ils ont cette faim qui crée de bons cinéastes. Et je dis toujours une chose : nous avons de très grands comédiens en Iran parce qu’à force d’être coincés en permanence dans une forme de censure, il faut s’échapper, il faut mentir. Il faut tout le temps mentir. Finalement, vous n’avez même pas besoin de prendre des cours d’art dramatique, vous y êtes obligés au quotidien pour survivre ! Chacun devient un très, très bon acteur.
Pour les cinéastes, c’est un peu différent. L’histoire de la censure n’a pas commencé avec la République islamique. Il y a toujours eu de la censure en Iran, même à l’époque du Shah, même bien avant. Pensez à nos grands poètes, Hafez ou Rûmi (Mowlana), ils composaient déjà avec. C’est comme si nous étions condamnés à raconter les choses autrement. Puisqu’on ne peut pas montrer la réalité frontalement, cela devient surréel, métaphorique. C’est pour cela que dans le cinéma de Kiarostami, par exemple, on trouve une base sociale mais qui dévie toujours vers quelque chose de profondément poétique.
Cette métaphore imposée, c’est ce qui fait la beauté du cinéma iranien, mais est-ce que cela ne devient pas une limite à la longue ?
Aujourd’hui, on a besoin d’être directs. On a besoin d’aller plus loin, de montrer la réalité crue des choses. C’est pour ça que les films de la diaspora iranienne en ce moment sont parfois beaucoup plus forts pour moi que les films faits en Iran, parce qu’on s’y permet de parler frontalement, comme on l’a fait avec Les Nuits de Mashhad. On sait à quel point un réalisateur comme Rasoulof risque sa vie, tout comme son équipe. Mais la métaphore, on l’a assez vue. Il y a aussi des exceptions de l’intérieur. Je pense au film Critical Zone d’Ali Ahmadzadeh, que j’ai découvert quand j’étais jurée à Locarno. C’est un film génial, tourné juste avant le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». On y voit à quel point la société est en train d’exploser. Il n’y a pas beaucoup de métaphores, c’est l’histoire d’un dealer qui distribue de la drogue, et à travers lui, on affronte une société totalement désespérée. C’est un film fait de manière complètement underground, sans l’autorisation ni le soutien de l’État. D’ailleurs, le réalisateur a été arrêté. Depuis la révolution « Femme, Vie, Liberté », un vrai mouvement de cinéma underground iranien est né. Ils n’ont pas toujours les moyens d’aller au bout de leurs idées artistiques, mais je suis persuadée que dans quelques années, de très grands films aboutis sortiront de ce mouvement.
Et en dehors du cinéma iranien, comment s’est construite votre cinéphilie ? Qu’est-ce qui vous touche ?
Mes goûts se trouvent justement plutôt hors du cinéma iranien. À mes tout débuts, ce sont vraiment Kieślowski, David Lynch et Stanley Kubrick qui m’ont inspirée. La Double Vie de Véronique de Kieślowski, avec le travail bouleversant d’Irène Jacob, m’a littéralement donné envie de faire des films. J’adore aussi Luis Buñuel – des films comme Viridiana ou Tristana – et Fellini. J’aime le cinéma étrange, qui ouvre sur une autre dimension. Le Persona de Bergman, par exemple. Ou Orange Mécanique de Kubrick, qui m’a profondément bouleversée : je me suis dit « Wow, on peut aller aussi loin au cinéma ! ». Les films qui ont une touche d’étrangeté me plairont toujours plus que les drames purement sociaux.
Vous êtes souvent membre ou présidente de jurys dans de grands festivals. C’est un exercice qui vous plaît ?
La toute première fois que j’ai été présidente du jury, à Göteborg, j’étais très frustrée. Je n’aimais pas l’idée de devoir juger les films, et je n’aimais pas le fait d’être isolée des autres cinéastes. Mais très vite, j’y ai pris goût. En revanche, c’est une immense responsabilité. Donner un prix peut moralement et financièrement changer la vie d’un metteur en scène.
Il y a deux ans, vous avez coréalisé Tatami. Le fait de passer à la mise en scène de long-métrage, ça a changé quelque chose dans votre approche ?
J’avais déjà réalisé des courts-métrages, mais Tatami était mon premier long de fiction, avec une forme particulière en noir et blanc. Je jouais dedans, je le coréalisais avec Guy Nattiv, j’ai fait le casting et j’étais productrice associée. C’est une dynamique que j’avais déjà expérimentée sur Les Nuits de Mashhad, film sur lequel je n’étais pas censée jouer le rôle principal. Tatamim’a donné encore plus confiance dans cette envie d’avoir plusieurs casquettes. Ce n’est pas toujours très bien vu, surtout en France, où l’on aime mettre les gens dans des cases. D’ailleurs, je suis actuellement en recherche de financements pour mon prochain long-métrage, que je vais réaliser, produire, et dans lequel je jouerai.
Pour finir, un mot sur la situation actuelle en Iran. Pensez-vous que vous en verrez la fin un jour ?
(Elle marque une pause, visiblement très émue, une larme roule sur sa joue)Je suis quelqu’un de très optimiste en général. Mais maintenant, je suis profondément désespérée. Avec la guerre qui s’étend, et même en regardant le monde tel qu’il va, y compris ici en France, je ne vois aucune lumière. Par rapport à l’Iran, à tous ces problèmes géopolitiques et d’enjeux pétroliers, je me rends compte que la population est tellement à bout, tellement meurtrie, que certains Iraniens en viennent à espérer que la guerre ou des forces étrangères les libéreront. C’est tragique !
Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » était une véritable révolution culturelle et libertaire. Les femmes ont ouvert un chemin magnifique. Mais j’ai l’impression que ces femmes se sont fait écraser. On a besoin de s’accrocher à n’importe quoi pour se débarrasser de ce régime diabolique, car ce sont des diables. Ils continuent de torturer et d’exécuter des gens tous les jours, de massacrer, et plus personne n’en parle. J’ai des amis qui sont jetés en prison pour de simples petites activités militantes. Le régime a resserré les rangs et semble presque plus fort qu’avant l’explosion de la révolution. C’est très triste… Mais en tant qu’Iranienne, et surtout en tant que femme iranienne, je n’ai pas le droit de perdre l’espoir. Je ne peux pas. C’est notre seul moteur.
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Par Marc Godin
Photo Mathieu Mengaillou




