FESTIVAL DE SAINT-JEAN-DE-LUZ 2026 : GUSTAVE KERVERN : « J’AI 64 ANS, LA RETRAITE À TAUX PLEIN, MAIS J’AI ENCORE ENVIE DE BOSSER »

Gustave Kervern

Après des années de coréalisation avec Benoît Delépine, Gustave Kervern fait cavalier seul avec Voilà, c’est fini, une comédie noire et sociale qui s’attarde sur les invisibles et le prolétariat de l’Île Maurice. Punk neurasthénique assumé, l’homme au regard fatigué signe un film baigné de rock indé et de désespoir lucide. 

Il y a une quinzaine d’années, j’étais à la projection presse de Babylon A.D. de Kassovitz. Juste avant le générique, vous vous êtes levé dans la salle et avez hurlé : « je voudrais savoir si le critique Philippe Azoury est là, parce que j’aimerais bien lui mettre une tarte dans la gueule ! » 
Gustave Kervern : (Rires) Ah oui, c’était sur les Champs-Élysées. Azoury avait écrit une critique de notre film Avida, totalement ordurière ! J’avais vu un niveau de détestation inédit, il disait qu’on était sales, alcooliques… C’est pour ça qu’on l’avait un peu mauvaise. Mais bon, je ne lui aurais pas mis une tarte dans la gueule en vrai, je ne suis pas violent. Et puis j’avais picolé depuis le matin, j’étais parti de chez moi à l’envers. Bref, ce n’était pas une bonne journée…

Parlons de Voilà, c’est fini. L’idée géniale, c’est que vous inversez le regard. On commence dans une fourgonnette avec les femmes de ménage, les gens de l’ombre, et on ne voit les bourgeois névrosés, des touristes incarnés par Léa Drucker, Mathieu Amalric et Suzanne Lindon, arriver que très tard sur l’Île Maurice…
Effectivement, on voit les touristes européens arriver assez tard. Parfois, ils sont carrément secondaires, on les voit juste bourrés dans un coin du décor. C’est pour ça que j’ai pris des acteurs intelligents, parce qu’ils acceptent de tourner derrière un poteau ou de n’apparaître qu’en arrière-plan. Tout le monde n’accepte pas ça. Je ne sais d’ailleurs pas si Léa, Mathieu et Suzanne s’attendaient à ce que ce soit à ce point-là (rires).

Suzanne Lindon a beaucoup maigri pour son rôle. 
Au départ, je voulais prendre une vraie personne anorexique, pour que ça fasse un véritable choc visuel. Mais tu ne peux pas balancer quelqu’un de malade devant un écran, puis le laisser tomber après le tournage. Je suis revenu à la raison. C’est Suzanne qui a voulu perdre des kilos. Elle a fait l’école Vincent Lindon, j’imagine ! Mais ça m’énervait quand les producteurs me disaient : « une vraie anorexique, ça va faire peur aux spectateurs ». Putain, mais c’est ça l’intérêt du cinéma ! Je voulais vraiment que ce soit choquant.

C’est la deuxième fois que vous écrivez et réalisez sans Benoît Delépine. Pourquoi cette séparation ? 
Pendant le Covid, je m’emmerdais sec, donc j’ai écrit une histoire tout seul pour Arte. Ensuite, on a essayé de retravailler ensemble avec Benoît, mais on n’avait plus d’idées communes suffisamment fortes. On voulait faire une comédie pas très grand public, Go Slow, une histoire de Go Fast sans permis, mais on a lâché l’affaire. Benoît prépare un dessin animé pour le cinéma depuis cinq ans, il a également réalisé Animal Totem. Du coup, on en profite pour faire des trucs plus personnels. L’avantage d’être seul, c’est que j’ai pu mettre toutes les musiques que je voulais. Benoît n’y connaît absolument rien en musique et on n’en mettait quasiment jamais dans nos films !

Justement, la BO du film est dingue. On entend Nick Cave, Warren Ellis, Björk, du punk avec Jello Biafra des Dead Kennedys…
Je suis un boomer, donc j’aime le bon vieux rock garage. J’avais déjà tous les morceaux en tête pour chaque scène pendant l’écriture. J’ai pu tout balancer ! Et ça n’a pas été si cher. J’ai eu des morceaux pour 10 000 euros, ce qui est le minimum avec l’édition. On a All is full of Love de Björk dans son intégralité. Nick Cave et Warren Ellis ont été géniaux, ils nous ont fait une fleur. Moi j’adore le travail de Warren Ellis sur les BO. Avec Benoît, j’avais quand même réussi à lui imposer cinq morceaux de Daniel Johnston dans Effacer l’historique. Il a adoré parce que c’est très particulier, mais sinon, le rock et lui, ça fait deux.

Derrière la musique et l’humour, il y a un fond très désespéré dans votre cinéma. 
Franchement, je suis un mec assez pessimiste. J’ai arrêté l’alcool, je suis sous antidépresseurs, c’est pour te dire le niveau ! Donc oui, c’est un film de mec dépressif.

Trouver des financements pour un cinéma aussi punk, ça reste le parcours du combattant ? 
J’en ai chié. On n’a jamais été suivis par les grandes chaînes. Sur celui-là, j’ai eu Canal, mais Arte a refusé. Je pense que ce n’était pas assez touristique pour eux ! Le CNC m’a recalé la première fois, j’y suis retourné, j’ai senti qu’il y avait une grosse bagarre au sein du comité pour me donner l’argent. Heureusement que je l’ai eu, parce que je n’avais que ça. Le film a coûté environ 2, 5 millions d’euros, et je l’ai tourné en mode commando, en quatre semaines et demie.

Vous allez faire quoi maintenant ? 
J’ai 64 ans, la retraite à taux plein, mais j’ai encore envie de bosser. J’ai encore quelques idées et surtout j’ai encore plein de morceaux de musique que je n’ai pas pu caser. Je suis en bonne voie pour faire un film avec Benoît Magimel et Pierre Lottin, qui tournera beaucoup autour de l’alcool, et surtout autour d’Alain Bashung. Le but, c’est de mettre que des musiques de Bashung partout dans le film. 

Vous n’avez jamais tourné avec Catherine Ringer. 
Je regrette tellement… Elle était extraordinaire, j’adorais sa voix. Avec le chanteur Christophe, Catherine était la seule artiste capable de reprendre n’importe quelle chanson et de la magnifier, d’en faire totalement autre chose.

Pourquoi êtes-vous toujours allé chercher des « monstres » ingérables pour vos castings ? 
On avait envie d’aller vers tous les « cas sociaux » du ciné français ! Donc on a travaillé avec les grands caractériels, dont Gérard Depardieu. Sur Le Grand Soir, on avait le duo Dupontel et Poelvoorde. C’était sportif car ce n’était pas du tout le même rythme : t’en as un qui rentrait à l’hôtel à quatre heures du matin, et l’autre qui se levait à la même heure pour aller faire du vélo…

Et Brigitte Fontaine ? 
Ah, ça, c’était encore plus compliqué. On est amoureux de ses textes et de sa poésie, mais sur le plateau du Grand Soir (2012), c’était l’enfer. Elle avait une phobie des orages, donc elle refusait catégoriquement de tourner en dessous d’Angoulême ! Et elle exigeait de tourner avec un casque de moto sur la tête. On a réussi à la faire descendre à Bordeaux pour une scène, mais c’était la croix et la bannière. On a fait un moyen-métrage avec elle qui s’appelait Mords-les (2020) On a commencé le tournage pour cinq jours, et d’un coup, elle n’a plus voulu sortir de sa chambre d’hôtel. On était coincés.

Comment avez-vous fini le film, alors ? 
On a trouvé une fille qui lui ressemblait vaguement dans la rue, qui bossait dans une librairie à Morlaix. On est montés en douce dans la chambre de Brigitte pour lui piquer sa robe de tournage sans qu’elle s’en aperçoive. On l’a mise sur la fille de la librairie, et on a fait tous les plans de dos et les plans larges avec elle ! Si tu regardes bien le film, quand elle est de dos, ce n’est absolument jamais Brigitte Fontaine. À côté de ça, tourner Voilà, c’est fini avec Léa Drucker, Mathieu Amalric ou Suzanne Lindon, c’était de la rigolade.

Voilà, c’est fini de Gustave Kervern
Sortie en mars 2027

https://www.fifsaintjeandeluz.com/


Par Marc Godin