Tourné en 26 jours chrono et porté par une urgence viscérale, le nouveau film de Mounia Meddour transforme le destin de Malika Bellaribi, « la Diva des banlieues », en une allégorie poignante du transfuge par l’art. Rencontre à Saint-Jean-de-Luz avec une réalisatrice qui filme la chair et la voix comme personne.
Votre film, Malika, est tiré d’une histoire vraie, celle de Malika Bellaribi, surnommée « la Diva des banlieues ». Comment s’est passée cette rencontre ?
Mounia Meddour : Je l’ai rencontrée il y a plus d’une dizaine d’années. Je l’avais photographiée, et je lui ai proposé de faire un film sur elle. À l’époque, elle m’a dit : « Non, je ne suis pas morte, je ne veux pas, ce n’est pas nécessaire. » Elle m’a mis un râteau ! Donc, je suis partie tourner Papicha, puis j’ai fait Houria, et je suis finalement retombée sur elle. L’écriture a mis un peu de temps parce que c’est un personnage complexe, avec un parcours sinueux : il y a le suicide de sa sœur, une mère difficile, un accident dramatique qui a failli la laisser paralysée…
C’est également un portrait de la France des années 90.
C’est ce qui m’intéressait le plus. Comme le climat de la guerre civile pour Papicha, ou l’après-terrorisme avec Houria. Là, j’avais envie de donner à voir ce bidonville de Nanterre, ce quotidien que des populations ont connu et qui est très peu documenté aujourd’hui en France. Quand je cherchais des financements, les gens me demandaient : « Mais c’était où, ce bidonville, dans quelle région ? » Je répondais : « À Nanterre, juste à côté de Paris ! » Mais dans cette misère, l’entraide était vitale.
Vous enchaînez trois films qui se ressemblent. Des histoires de femmes qui sortent de leur condition et deviennent des transfuges par l’art. C’est une thématique primordiale pour vous ?
J’ai parfois envie de passer à autre chose, mais c’est plus fort que moi. Le prochain film restera dans le domaine de l’art, mais autour d’un point de vue masculin !
Avec Malika, j’ai eu l’impression que c’est un film autobiographique, que vous racontez en partie votre vie. Vous avez fui la guerre civile en Algérie, vous êtes arrivée en France où vous avez découvert votre voie, le cinéma.
Je raconte toujours une partie de ma vie dans chaque film.
C’est tellement autobiographique que vous avez même triché sur la chronologie. La vraie Malika est née en 1956, mais l’histoire de la France que vous racontez se passe dans les années 80-90. C’est le moment où vous arrivez en France !
Oui, j’ai tout triché ! (rires) C’est ça. Quand je suis arrivée, j’ai vécu dans une cité HLM, au 16ème étage, exactement comme elle à Noisy-le-Sec, avec cet appartement pourri qui donne sur une barre d’immeubles qui bouche l’horizon. J’en ai fait un mix, complètement. J’ai pris cette liberté, et Malika aurait très bien pu refuser. Sa vraie mère, par exemple, était beaucoup plus dure que celle du film. Ce n’est pas un biopic pur et dur, je me le suis réapproprié pour être au plus proche de mes propres sensations. Elle, c’est le chant, et pour moi, c’est le cinéma.
Il y a un truc que vous faites formidablement bien, c’est filmer les corps. Dans la séquence avec les copines sur le pont, la piscine ou avec le chorégraphe… tous ces moments sans paroles.
Je trouve ça organique, naturel et réaliste. On peut transmettre énormément de choses par le corps, surtout dans son cas : c’est son corps qui est blessé, mais c’est finalement ce même corps qui lui permet de transmettre autant d’émotions par la voix. Le passage par le corps est indispensable. On dévoile la cicatrice, on découvre ce visage dans la boue au début, ce corps sous la pluie pendant l’enterrement de la sœur… Et puis le corps de Djibril qui lui apprend à marcher, alors que c’est un acte tellement anodin. Savoir marcher, c’est symbolique de l’avancée dans la vie. Ce corps était censé la scléroser, la cloisonner dans son contexte social dans cette tour, mais contrairement à sa sœur, elle y va, elle avance. Peut-être que ce rapport au corps me vient de mes années passées en Algérie, où il y a une vraie proximité physique.
Découverte dans The Voice, puis Starmania, Lilya Adad n’a pas été doublée pour ses séquences de chant lyrique. C’est hallucinant.
Ça a été laborieux. C’est vraiment la partie qui a pris un temps de dingue. Je voulais absolument qu’elle chante sur le tournage, je ne crois pas à la magie de la post-production. C’était son premier film, donc c’était très complexe de gérer le jeu et le chant. Elle s’est formée, on a tourné en conditions réelles, puis on a réenregistré des passages en studio. Mais si on veut être tout à fait juste, son niveau n’était évidemment pas suffisant pour entrer dans une grande école de chant lyrique. Donc, nous avons fait appel à une vraie chanteuse d’opéra de 25 ans, et on a fait du morphing vocal sur à peine 1%, juste pour soutenir les moments où elle n’y arrivait pas. Mais l’essentiel de la performance, c’est elle.
Avec une actrice débutante, le film a n’a pas dû être simple à monter financièrement.
Très compliqué ! Les financiers me disaient : « Mais ce n’est pas Maria Callas, ce n’est pas La Môme, tu n’as pas Marion Cotillard. » Donc on a réduit le budget, encore et encore, et on a fait le film avec très peu. On a tourné en 26 jours.
Pourtant, l’équipe technique est sublime. Vous avez des pointures comme Jeanne Lapoirie à la photographie, Tom Kan au générique…
Tom, c’est mon pote depuis Papicha ! À chaque fois je lui dis : « Promis, pour le prochain film, on sera bien financés. » Et il me répond : « Tu me saoules, c’est le troisième film que tu fais et tu ne peux toujours pas me payer correctement ! » Il me fait toujours des fleurs. Pareil pour les autres…
On peut parler du budget Perruque pour Elsa Zylberstein et Marc Lavoine ?
(Rires) Mais pour Marc, ce sont ses vrais cheveux, il n’a pas de perruque ! Je sais, c’est surprenant. Par contre pour Elsa, oui, c’est une perruque personnelle, elle est venue avec sur le plateau.
Lubna Azabal, qui joue la mère, est également extraordinaire.
Deux semaines avant le tournage, Lubna m’appelle à quatre heures du matin, en pleine angoisse, et me dit : « Je ne fais pas le film. Je ne peux pas prendre la responsabilité de jouer la mère de Malika. » C’était une question de justesse pour elle. Elle se demandait comment incarner la souffrance de ces milliers de femmes algériennes dans la même situation, qui élevaient leurs enfants dans une extrême pauvreté en France. C’est un personnage dur, dans l’action, qui donne un morceau de sa peau pour la greffe de sa fille mais qui est incapable dire « Je t’aime ».
Malika de Mounia Meddour
Sortie en salles le 18 novembre
https://www.fifsaintjeandeluz.com/
Par Marc Godin




