Révélé par Le Bureau des Légendes, Stefan Crepon, 30 ans, s’est imposé comme l’un des visages les plus singuliers du cinéma français. Avec Chercheurs, un film plongeant dans l’univers impitoyable de la recherche scientifique, il a trouvé un projet qui résonne intimement avec son histoire familiale. Au festival de Saint-Jean-de-Luz, rencontre avec un acteur passionné, à la cinéphilie atypique, qui enchaîne les tournages, de la banlieue parisienne jusqu’à Hollywood.
Votre parcours a été fulgurant. Comment avez-vous découvert le jeu et l’acting ?
Stefan Crepon : C’est un peu par hasard. Enfant, je ne savais rien des acteurs. À la maison, il n’y avait pas la télévision, ou du moins, on ne la regardait pas. J’avais droit à deux choses : le journal de 20 heures, ou regarder des films avec mon père qui est un immense cinéphile. Il me montrait des Fritz Lang, beaucoup de cinéma italien… Ma mère, de son côté, a grandi en URSS, en Moldavie. Elle m’a bercé avec le cinéma soviétique et ses dessins animés, comme Nu, pogodi !, leur version de Tom et Jerry. Je n’ai découvert le cinéma français que vers la vingtaine ! Du coup, je n’avais jamais vu d’acteurs parler de leur métier. J’avais cette croyance d’enfant que ces gens-là n’existaient pas dans la vraie vie. Pour moi, Natalie Portman n’existait pas, elle n’était que Padmé Amidala ! Ils ne rentraient pas chez eux le soir, il n’y avait que le personnage.
Comment êtes-vous passé de cette illusion à la pratique du théâtre ?
J’étais hyper turbulent au collège, je me faisais virer de partout. Pour me canaliser, un prof de français a proposé à mes parents de m’inscrire au théâtre. J’y suis allé en traînant des pieds, mais ça a été une révélation ultime. Tout ce qu’on me demandait de réprimer en classe, on me poussait à le faire sur scène, et on m’en félicitait ! Le véritable déclic a eu lieu vers 13-14 ans, quand ma mère m’a emmené à la Comédie-Française voir le Cyrano mis en scène par Denis Podalydès. J’ai tellement cru à la magie du théâtre que, des années plus tard, en tournant avec Denis, je lui ai demandé comment il faisait léviter une plaque de métal dans la pièce. Il m’a répondu qu’elle ne s’était jamais levée… J’y avais cru avec mes yeux d’enfant, je l’avais vue !
La machine s’est ensuite vite emballée pour vous.
J’ai intégré le Conservatoire à Paris à 20 ans, du premier coup. Et oui, j’ai eu beaucoup de chance. Pendant ma première année, j’ai commencé à tourner dans Le Bureau des Légendes. Ça a été l’élément déclencheur, puis le film de François Ozon, Peter von Kant. Les planches me manquent énormément aujourd’hui.
Parlons de Chercheurs. Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter ce film ?
Il y a trois raisons principales : artistique, politique et intime. Je vous rassure, financièrement ce n’était pas l’argument premier ! Artistiquement, j’ai adoré le scénario. Je connaissais le court-métrage d’Aurélien Peilloux, j’aimais sa direction d’acteur, et il y avait Jeanne Lapoirie à l’image. La raison politique, c’est qu’il est primordial aujourd’hui de parler de la violence que subissent les chercheurs avec les coupes budgétaires. Le film montre la rivalité entre eux, mais ce n’est qu’une conséquence de la précarité de la recherche. S’ils avaient de la reconnaissance et du budget, ils ne se tireraient pas dans les pattes.
C’est un milieu qui fait d’ailleurs écho à celui de l’art…
Exactement. Quand on observe l’Histoire et la montée de courants autoritaires qui réduisent les libertés, les deux premiers secteurs qui sont systématiquement sabrés, ce sont l’art et la recherche. En parlant de la précarité de la recherche, on parle aussi de la précarité artistique.
Et quelle est cette fameuse troisième raison, plus intime ?
Mon père est chercheur en philosophie. Il a travaillé toute sa vie à l’École Normale Supérieure, rue d’Ulm, là même où se passe le film. En jouant ce rôle, j’avais un peu l’impression de jouer mon père. Ensuite, il y a ma grand-mère, que j’aimais d’un amour inconditionnel. Elle a été femme au foyer toute sa vie pour élever ses enfants, mais elle avait fait une école de chimie. Son grand rêve, à une époque où les femmes n’avaient pas les mêmes libertés, aurait été d’être chercheuse. Ce rôle a infusé en moi un désir brûlant. Sur un plateau, je suis l’homme le plus heureux du monde, à condition d’avoir ce feu en moi.Et la seule fois que je n’ai pas eu ce désir brûlant, j’ai été très malheureux sur le plateau…
On vous voit souvent incarner des personnages très singuliers, presque obsessionnels. C’est votre « emploi » dans le cinéma français ?
J’essaie justement de ne pas avoir d’emploi défini ! Mais c’est vrai qu’on ne m’a jamais proposé le rôle du « jeune premier » ou du beau gosse. J’ai remarqué que je joue souvent des weirdos, des mecs un peu geeks, fascinés par un sujet. J’ai besoin de nuances et de failles. Un personnage qui ne serait qu’un pur salaud, ça ne m’intéresse pas, d’ailleurs, j’en ai déjà refusé un. Ces personnages obsessionnels me plaisent parce que j’adore ça dans la vie : les gens passionnés.
Vous avez vous-même des obsessions, en dehors des plateaux ?
Totalement. Le jardinage ! Dès que je ne tourne pas, je file dans ma maison à quelques heures de Paris et je plante. J’ai mis des lavandes, des citronnelles, des romarins, un olivier, un figuier… C’est hyper sain en tant qu’acteur. Le cinéma est un processus morcelé : je ne joue qu’entre le « Action » et le « Coupez », je n’écris pas, je ne monte pas, je n’ai pas la main sur grand-chose, je ne choisis pas la meilleure prise… Mettre les mains dans la terre, c’est très concret, c’est un vrai besoin.
Comment appréhendez-vous le fait de vous regarder à l’écran ?
C’est très dur, extrêmement désagréable. Vous savez, personne n’aime entendre sa voix sur un répondeur. Eh bien, imaginez que ce soit en 3D, fois mille ! Vous voyez comment vous tenez vos épaules, vos yeux, votre bouche… C’est horrible ! Le plus important, comme me l’a dit Denis Ménochet sur le tournage d’Ozon, ce sont les souvenirs qu’on garde de la fabrication du film.
Quels sont vos prochains projets ?
Je tourne bientôt une mini-série géniale sur la BAC du 18ème arrondissement, réalisée par Elias Belkedar (Omar la Fraise, NDR). Je suis à fond, je fais dix heures de sport par semaine car je dois prendre de la masse pour le rôle, c’est ce qui est le plus dur ! Ensuite, il y aura un film sur la Seconde Guerre mondiale. Et l’année prochaine sera riche en sorties : Peau d’homme avec Catherine Deneuve, le premier long-métrage Immortelle avec Rebecca Marder dont je suis très fier, et un film américain tourné à Budapest avec Ansel Elgort et Michael Shannon. Michael Shannon a une aura et un charisme terrifiants, c’est un monstre sacré. Bref, je suis comblé !
Chercheurs d’Aurélien Peilloux
Sortie en salles le 6 janvier 2027
https://www.fifsaintjeandeluz.com/
Par Marc Godin




