Avec En haut de la pile, Louis-Julien Petit délaisse un instant la fresque purement sociale pour s’attaquer à une thématique à la fois intime et politique : le parcours du combattant des couples homosexuels pour fonder une famille. Rencontre à Saint-Jean-de-Luz.
Depuis une dizaine d’années, Louis-Julien Petit signe des comédies sociales indispensables. Des titres ? Discount(2014), une histoire d’employés de hard discount qui créent un commerce alternatif en piquant les produits invendus. Ou encore Les Invisibles (2019) sur des travailleuses sociales qui, apprenant la fermeture de leur centre d’accueil de femmes SDF, bataillent pour les accompagner au mieux. Porté par les performances magistrales d’Anthony Bajon, d’Aliocha Schneider et de Corinne Masiero, son nouveau film, le très réussi En haut de la pile, aborde l’adoption et la gestation pour autrui (GPA) à travers une immense histoire d’amour. Un projet bouleversant, tourné dans le bassin minier, inspiré de son propre vécu et de nombreux témoignages, qui questionne notre définition de la parentalité.
Votre cinéma est habituellement très ancré dans le réalisme social. Avec En haut de la pile, on a l’impression d’assister avant tout à une grande histoire d’amour. Était-ce une volonté de changer de registre ?
Louis-Julien Petit : C’est une histoire d’amour que l’on confronte à la réalité de la vie, avec ses obstacles, de l’humour et de l’humanité. C’est une histoire d’amour avec un grand A. Le film raconte l’envie viscérale d’avoir un enfant, incarnée par le personnage d’Aliocha Schneider, et comment cette envie se transpose sur son compagnon, joué par Anthony Bajon. Ce dernier va se battre tout le film pour essayer de réaliser le rêve de l’homme qu’il aime : devenir père. On le voit s’intégrer petit à petit dans ce processus, aimer, pleurer. Et au-delà du couple, cela intègre aussi les parents et les beaux-parents. On voit des personnages faillibles qui décident de ne pas rester sur le quai de la gare et de s’engager dans la plus belle chose au monde.
Le film interroge directement la notion de famille aujourd’hui. Qu’est-ce qu’une « famille normale » en 2026 ?
Le modèle exclusif « papa et maman », c’était il y a longtemps. C’est devenu un slogan, mais la réalité est toute autre. Il suffit de regarder dans la classe de ma fille : la moitié des parents sont divorcés ou en famille monoparentale. Aujourd’hui, il y a des beaux-pères et des belles-mères qui élèvent des enfants sur lesquels ils n’ont aucun droit juridique et qui, au moindre problème, ne valent rien aux yeux de la société. L’une des ambitions du film, c’est justement de réfléchir à ces nouvelles problématiques. La société n’a pas attendu : les nouvelles familles sont là, la GPA est là, la PMA est là. Est-ce qu’on peut enfin laisser les gens s’aimer et construire comme ils l’entendent ?
Justement, le parcours de vos personnages ressemble à un vrai chemin de croix administratif. C’est aussi un film politique sur l’adoption et la GPA en France ?
Totalement. Il y a une vraie dualité entre l’urgence de leur désir et la lenteur extrême de l’administration. Pour donner un ordre d’idée, un processus d’adoption au Canada prend environ un an. En France, c’est sept ou huit ans d’attente. Et encore, à condition d’être « en haut de la pile ». L’administration priorise. D’abord, un couple hétérosexuel, ensuite éventuellement une femme seule, etc. Les couples homosexuels se retrouvent souvent tout en bas de cette pile. L’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) est gérée par les départements. Beaucoup de couples que j’ai rencontrés finissent par déménager loin de Paris, car les demandes y sont moins nombreuses et ils ont un peu plus de chances d’aboutir.
Et concernant la Gestation Pour Autrui (GPA), qui est au cœur du film ?
Aujourd’hui, c’est toujours formellement interdit en France. C’est passible de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Tout est fait pour être dissuasif. Et à l’étranger, c’est incroyablement cher, en moyenne 170 000 dollars, car c’est un processus éthique et très encadré. La mère porteuse est suivie par des assistantes sociales, des psychologues pendant un an ; elle doit justifier de ses revenus, prouver qu’elle a déjà une vie équilibrée et ses propres enfants. Dans le film, le couple vit dans le Nord, ce sont des gens simples, pas des privilégiés. Ils s’endettent, font des crédits à la consommation, déménagent, jonglent avec la précarité pour réunir les fonds. J’ai voulu tourner dans le bassin minier parce que les terrils représentaient visuellement ces montagnes infranchissables, cet Himalaya qu’il leur faut gravir pour devenir parents.
Ce récit est d’ailleurs très personnel. C’est votre propre histoire que vous avez mise à l’écran ?
C’est mon histoire, mais ce n’est pas QUE mon histoire. Au générique, j’ai écrit « Basé sur des histoires vraies », au pluriel. Le scénario est nourri par les groupes de parole où se croisent des riches, des pauvres, des gens du Nord, du Sud, des homos, des hétéros, des solos, des duos… Mais oui, la trame de fond est intime. Le personnage de Mélissa est joué par notre vraie mère porteuse, celle qui nous a rendus pères, mon compagnon et moi. Elle n’a aucun lien génétique avec notre fille Charlie, qui a aujourd’hui cinq ans et demi, puisqu’il y a eu une donneuse d’ovocytes distincte, mais elle a porté l’enfant. Elle est impliquée dans nos vies, elle fait partie intégrante de l’histoire de notre fille.
Le casting est époustouflant, à commencer par Anthony Bajon.
Anthony est unique en son genre et il n’en est qu’au début de son immense carrière. C’est un acteur qui, lorsqu’il croit en un projet, s’y accroche corps et âme. Il a une technique et une maîtrise folles, mais surtout une capacité inouïe au lâcher-prise. Je ne l’ai jamais vu se livrer comme il le fait dans ce film. Il faut avoir une confiance absolue envers le réalisateur pour s’abandonner ainsi. Avec Aliocha Schneider, ils forment un duo de bosseurs acharnés, presque des « moines soldats ». Ils sont très sains, très droits et abordent leur travail avec beaucoup d’humilité. Je voulais confronter deux énergies : un terrien très ancré et un chanteur plus solaire.
Votre film aurait pu s’intituler Modern Love, puisque que l’on entend à la fin la chanson de David Bowie. Mais pourquoi avoir choisi la terrifiante version de Zaho de Sagazan ?
Je ne suis pas de la génération Bowie, et j’avais aussi très envie d’utiliser la reprise de Modern Love, mais chantée par une femme. Cette idée m’avait frappé en entendant Zaho de Sagazan lors d’une cérémonie à Cannes. Musicalement, je voulais que ce soit la chanson de la petite fille.
En haut de la pile de Louis-Julien Petit
Sortie en salles le 6 janvier 2027
https://www.fifsaintjeandeluz.com/
Par Marc Godin




