Avec son essai aussi bien insider qu’insurrectionnel, Démodé, la chroniqueuse la plus affûtée du milieu nous offre un guide de survie dans un monde souvent hostile. Dita sauvera-t-elle la mode?
On vous a découverte grâce à vos longs posts divinement bien écrits sur Insta. Comment vous décririez-vous professionnellement?
Dita : Je suis ce qu’on appellerait aujourd’hui créatrice de contenu mode sur les réseaux sociaux. Anciennement rédactrice mode et styliste photo pour les magazines et visiblement j’ai explosé, comme diraient les jeunes, sur les réseaux, au printemps 2025. Je voulais comprendre comment fonctionnaient TikTok et Instagram et j’avais une collègue au travail qui n’arrêtait pas de me poser des questions sur la mode et qui m’avait poussée à me mettre sur les réseaux pour justement en parler. Je n’ai pas voulu mourir bête et donc je l’ai fait et de fil en aiguille, j’ai créé quelque chose et j’ai trouvé mon public.
Vous publiez un premier livre, aussi glam que politique. Pourquoi ce titre, Démodé ?
J’ai choisi ce mot, pas dans le sens où un vêtement ou une tendance est démodée, mais dans le sens où le système de la mode, l’industrie en elle-même est démodée. Il y a des injustices que je trouve intolérables dans l’industrie de la mode, il y a des choses qui sont très problématiques qu’on doit absolument régler, notamment pour les jeunes créateurs, mais aussi sur la conversation raciale, sexuelle, misogyne…
Dans le livre, vous pointez du doigt les marques et Maisons mettant en avant des personnes en pensant davantage à la visibilité qu’elles apportent, mais qui ne les traitent pas à leur juste valeur. Quelle est cette différence pour vous, entre visibilité et valeur ?
On peut être visible et être une personne sans valeur, ce qui crée forcément cette culture du vide qu’on vit actuellement.
Quelle est l’importance du punk aujourd’hui selon vous ? Le mot revient souvent dans le livre.
C’est une philosophie de vie nécessaire. Je pense à Vivienne Westwood, et bien évidemment, à la musique, la rébellion, les sous-cultures… Le punk et la rébellion sont nécessaires pour créer la culture telle qu’on la connaît aujourd’hui, parce que la rébellion nourrit les sous-cultures et les sous-cultures influencent, qu’on le veuille ou non, la culture de manière générale.
Le luxe pour vous aujourd’hui?
L’artisanat étant en perte de valeur, le luxe est devenu un vrai business. Aujourd’hui, le luxe repose, malheureusement, beaucoup sur la célébrité et l’aspect mercantile. Donc, ça ne peut que jouer en défaveur de l’industrie de la mode.
Le dernier vêtement qui vous a bouleversée ou fait rêver ?
Cette robe avec ses plumes que l’on voit chez Matière Fécale. Ça représente un côté très gothique et ce côté mariée à la fois. C’est dystopique mais glamour.
Votre dernière pièce achetée ?
Je n’achète pas beaucoup de pièces parce que je suis à la tête de cette philosophie de Vivienne Westwood : « Buy less, choose well, make it last ». La preuve, ce t-shirt, je l’ai depuis treize ou quinze ans. Ces chaussures, qui ont fait des rave parties, depuis 2018. Je crois que c’est la dernière chose que j’ai achetée.
La Paris Fashion Week arrive. Quel est le défilé que vous attendez le plus ?
Absolument aucun parce que je n’ai plus aucun espoir pour aucune marque. Non, en toute sincérité, j’essaie encore de me laisser surprendre.
Vers la fin du livre, vous parlez de vêtements qui doivent « mériter leur place ». Pouvez-vous développer quelle serait cette méritocratie du vêtement ?
C’est lorsqu’un vêtement a ce pouvoir de changer l’existence d’une personne, de la faire se sentir mieux dans sa peau, de l’aligner avec ce qu’elle est extérieurement et intérieurement. C’est une question presque spirituelle et philosophique. Quand je parle de méritocratie du vêtement, c’est dans ce sens-là. Parce qu’on oublie souvent le pouvoir du vêtement. Mais il est le premier langage qu’on utilise face à tout le monde. Lorsqu’on se change et qu’on s’habille, c’est l’équivalent d’un communiqué de presse à la personne avec qui on converse.
Quels sont les créateurs en activité qui sont en train de créer une œuvre ?
Je dirais Matière Fécale encore une fois. Steven et Anna sont des créateurs qui ont un vrai but et une vraie pensée dans la mode. Je citerais aussi Jeanne Friot avec son côté très politique.
Et qui d’autres innovent ?
Reiko Weiss compose une œuvre presque dystopique et post-apocalyptique. Ce qui est assez étonnant chez lui, c’est qu’il utilise toujours le même ADN contrairement à quelqu’un comme Olivier Rousteing qui aura tendance à davantage s’adapter aux attentes. Rick Owens, lui, conserve cette image un peu noire et gothique et je pense qu’il construit une œuvre dont le sens nous échappe aujourd’hui, mais que l’on comprendra dans quinze ans. Vivienne Westwood est passée par là.
Y a-t-il une mobilité sociale dans l’industrie de la mode. De l’extérieur on a l’impression que les gens qui sont venus avec des bagages d’études un peu différents, sans être forcément bien nés, peuvent aller plus loin que dans d’autres industries, en tout cas parisiennes, culturelles. Est-ce vrai ou faux ?
Je pense que c’est vrai. Comparé à d’autres industries dites artisanales voire même culturelles, la mode est un carrefour, parce qu’il y a autant d’artistes musicaux que cinématographiques, des peintres, des écrivains. Lorsqu’on voit quelqu’un comme Karl Lagerfeld qui était au départ un styliste, et s’est déporté vers la photo pour devenir ensuite un objet de pop culture, ou alors Andy Warhol. Les possibilités sont infinies dans la mode.
Madonna reste une figure primordiale pour vous. Vous dites que sa façon de s’habiller et de se présenter a toujours été politique, et encore aujourd’hui.
Oui, elle est encore politique dans le sens où, en tout cas, nous concernant, c’est la première pop star dite vieillissante. Ses contemporains, malheureusement, sont tous décédés. Elle est arrivée dans les années 1980, en même temps que Michael Jackson, que Prince, Cyndi Lauper… Et de voir une femme de presque 70 ans, s’habiller comme si elle en avait 30, qui continue à faire de la musique pour des consommateurs jeunes, c’est indédit. Alors, évidemment, elle dérange beaucoup, mais elle porte une idée de la femme libre. Aujourd’hui, l’âgisme et la misogynie font que certains ont du mal à comprendre qu’elle porte toujours des grills, mais si ça se trouve, dans 20 ans, Miley Cyrus et Lady Gaga feront la même chose et cela semblera totalement naturel.
En lisant le livre, on se demande : quel a été votre apprentissage politique ?
Mon apprentissage politique s’est fait de part et d’autre parce que je fais partie d’une minorité avant tout. Et que j’ai eu cette chance d’être acceptée très facilement par l’industrie de la mode. Mais je pars du principe que tout est politique. Le simple fait, encore une fois, de m’habiller est politique. Le simple fait d’exister, c’est politique.
La mode, si je vous ai bien compris, est de facto politique. En quoi, pourquoi et comment doit-elle se politiser ?
Elle doit se politiser pour la simple et bonne raison que c’est le premier langage que l’on porte face au monde. Et si on n’arrive pas à politiser la mode, la mode n’a plus aucun intérêt. Parce que la mode accompagne des événements sociétaux importants. Elle en dit long sur notre manière de penser, sur notre manière d’agir. Et au moment où la mode est dépolitisée, ça veut dire qu’on n’a plus rien à dire. Chose que je refuse d’admettre.
Démodé, Hugo Doc, 192 pages, 17,50 €
Entretien Laurence Rémila
Photos Sarah Laské




