LAUREN SHERMAN : « RENDRE LA MODE EXCITANTE & ACCESSIBLE »

Lauren Sherman

Lauren Sherman, redoutée fashion editor de Puck, est la journaliste de référence des insiders du milieu. Rencontre entre deux fashion-weeks.

Qu’avez-vous mangé pour le petit-déjeuner ce matin ?
Lauren Sherman : Un avocado-toast avec un œuf et un double espresso.

Un œuf pour la protéine, parfait. Quand avez-vous commencé à poser cette question sur le petit-déjeuner aux invités de votre podcast ?
Très tôt. C’est un bon ice-breaker, mais ça révèle aussi quelque chose de plus profond sur chaque personne. La réponse peut être extrêmement révélatrice : elle dit tout de suite si quelqu’un est discipliné, hédoniste, pressé, ou au contraire très attentif à son bien-être.

Quel est votre parcours professionnel ?
J’ai étudié quatre ans à Emerson College, à Boston. Je voulais être journaliste depuis l’âge de six ou sept ans. Vers treize ans, mon rêve avait déjà évolué : je voulais écrire pour des magazines de mode.

Et l’envie d’être journaliste business?
Elle est arrivée plus tard, quand je me suis installée à New York après l’école. J’ai débuté sur le site web de Forbes en 2005. À l’époque, c’était l’un des rares médias à proposer du contenu original, qui n’était pas issu du magazine print, en ligne. Mon directeur m’a conseillé de lire The End of Fashion de Teri Agins, la seule journaliste business qui couvrait vraiment la mode (elle était au Wall Street Journal). Ce livre a été une révélation. J’ai compris que le vrai sujet passionnant n’était pas seulement les robes et les défilés, mais le business derrière : la consolidation de LVMH et Kering, l’ascension de la Chine, l’innovation qui venait désormais du côté ventes… 

Vous rejoignez ensuite Business of Fashion.
Oui, j’ai rencontré le fondateur Imran Amed et commencé à y écrire en freelance en 2013, puis à temps plein à partir de 2015. J’y suis restée jusqu’en 2022.

Depuis que vous êtes chez Puck, vous êtes devenue LA référence des insiders du milieu.
Puck m’attirait depuis longtemps. Jon Kelly l’avait lancé pendant que j’étais en congé maternité en 2021. Je dévorais tout ce qu’ils publiaient sur Hollywood, la politique, les médias et la finance. J’ai immédiatement senti une sensibilité très proche de la mienne, et je me suis dit : « Je pourrais faire exactement la même chose, mais en parlant de la mode. » La rencontre avec l’équipe s’est faite naturellement et m’a amenée là où je suis aujourd’hui.

Puck a été fondé par des anciens du Vanity Fair US version Graydon Carter, c’est bien ça ?
Oui. Jon Kelly y a passé quatorze ou quinze ans, de l’avant à l’arrière du magazine. L’idée centrale était de sortir de l’« inside baseball » – ce terme américain qui désigne le fait d’entrer trop dans les détails techniques et d’éloigner le grand public. À Forbes, on me répétait sans cesse : « N’allez pas trop loin, votre lecteur est un dentiste qui lit sous sa lampe. Il connaît Ralph Lauren et Tommy Hilfiger, mais pas grand-chose d’autre. » Avec Internet, les réseaux sociaux et la globalisation de la mode, tout ça a changé. La mode est devenue le centre de la culture pop. Puck prend des histoires très insider, et les rend excitantes et accessibles. Résultat : j’ai des lecteurs CEOs, designers, étudiants, mais aussi des professeurs en Caroline du Sud, des policiers à Washington ou des retraités qui m’écrivent : « Grâce à vous, je sais enfin qui est Hedi Slimane. » C’est extrêmement gratifiant.

J’ai suivi vos newsletters sur les Fashion Weeks 2026. Quel était votre sentiment global sur cette saison ?
Il y avait beaucoup de très bons shows, certains même excellents, mais l’industrie reste dans une période délicate. Les envies des consommateurs ont profondément changé. On vit de plus en plus virtuellement, on possède déjà énormément de vêtements, et les jeunes générations se tournent massivement vers la seconde main et le vintage, qui sont devenus plus excitants que l’achat neuf pour beaucoup d’entre eux. La Chine, longtemps moteur de croissance, évolue aussi dans son comportement.

Vous dites qu’il ne faut pas généraliser sur l’état de l’industrie à partir de success-stories isolées.
Chanel et Bottega Veneta, par exemple, sont des anomalies positives, pas des signaux d’une reprise générale. Chanel reste exceptionnel grâce à des codes maison extrêmement forts et une connexion émotionnelle qui touche à la fois les passionnés et le grand public.

Y a-t-il un créateur qui vous semble terriblement dépassé ces dernières années ?
Pierpaolo Piccioli chez Balenciaga possède un talent incroyable, mais la marque doit se réconcilier avec son identité post-Demna. Givenchy et Bottega Veneta posent également question : que signifient ces Maisons aujourd’hui pour le client ? Chez Dior, le débat est très polarisé, mais Jonathan Anderson propose des pièces que les gens veulent vraiment acheter.

Parmi tous les défilés que vous avez vus à Milan et Paris, quelle est la chose la plus inutile ?
La collection Bottega Veneta m’a laissé cette impression : beaucoup de marketing, peu de substance réelle, et je me demande comment seront les ventes. Calvin Klein aussi, même si le stylisme était plus clair cette saison. Chez Gucci avec Demna, c’était ambitieux mais compliqué à décoder pour le consommateur : comprend-il vraiment la blague ? Le produit doit avant tout rester désirable. En revanche, j’ai adoré Michael Rider chez Celine – l’un de mes shows préférés de la saison. Le mélange de couleurs, le stylisme, l’énergie… C’était à la fois commercial et éditorialement puissant. Vaccarello chez Saint Laurent mérite aussi beaucoup plus de crédit : les chaussures et les sacs sont exceptionnels, ses pièces deviennent iconiques.

Les Maisons prennent-elles davantage en compte le consommateur aspirationnel ?
Oui, clairement. Il y a eu ces quelques années où les consommateurs ont acheté massivement, puis l’inflation et la hausse des prix les ont freinés. Aujourd’hui, on voit les Maisons élargir leur offre avec des pièces plus accessibles. Chez Dior par exemple, à côté des pièces très haut de gamme et de la couture, il existe des vêtements désirables dès 500 euros. Les petits sacs, comme ceux lancés par Prada (de véritables pochettes en satin), sont devenus un moteur de croissance très smart : marges élevées, prix plus abordables, et très instagrammables. Globalement, le rythme effréné de consommation d’avant ou pendant le Covid ne reviendra pas. Ce sera plus lent, plus réfléchi, mais la mode reste au cœur de la culture populaire.

 

Par Laurence Rémila
Photo Eva Chamosa