S. S. Rajamouli : « le cinéma doit être guidé par l’émotion »

RRR de S. S. Rajamouli

Oubliez L’Odyssée de Christopher Nolan. Le grand film épique de l’été, c’est RRR, de S. S. Rajamouli, génie indien qui a imposé un cinéma plus grand que nature. Alors que vous pouvez découvrir son portait dans le numéro d’été de Technikart, voici notre interview, réalisée lors de son hommage à la Cinémathèque française. À quelques jours de la sortie en salles de son chef-d’œuvre, RRR, Rajamouli, 52 ans, revient sur son enfance, son fonctionnement en clan familial et sa conviction qu’un film ne devient universel qu’à une seule condition : toucher juste. Rencontre avec le pape du cinéma total.

RRR de S. S. Rajamouli

La première fois que j’ai vu RRR, j’ai eu l’impression de redevenir un enfant de douze ans. Toute la salle criait, chantait les paroles des chansons, participait au film. Je n’avais jamais vu ça. Et encore récemment, à la Cinémathèque française, c’était la même chose : les spectateurs riaient, applaudissaient, criaient. Comment expliquez-vous un tel enthousiasme ?
S. S. Rajamouli. Si vous ne pouvez pas l’expliquer, comment pourrais-je le faire ? (rires). Je n’en ai absolument aucune idée. Le simple fait qu’un Français me dise « j’ai vu votre film et je l’ai aimé », est déjà une immense joie. Car je n’ai jamais pensé mes films pour un autre public que le public indien. Dans mon esprit, seuls les Indiens allaient les voir. Peut-être, à la marge, les Japonais, parce que Baahubali avait plutôt bien marché là-bas. Alors recevoir autant d’affection de la part de spectateurs d’autres cultures est profondément gratifiant. Mais si vous me demandez pourquoi cela fonctionne, je suis incapable de vous répondre. Je fais simplement les films que je sais faire.

Vos films ressemblent moins aux blockbusters hollywoodiens qu’à des épopées antiques. Vos héros semblent sortir du Mahabharata davantage que des studios américains.
J’aime le cinéma de James Cameron ou de Steven Spielberg, mais mes héros viennent effectivement d’ailleurs. Je crois que les êtres humains ont besoin de croire en quelque chose qui les dépasse. Cela peut être une religion, une philosophie, une tradition ou simplement une idée. Peu importe sa forme, chacun cherche une figure capable de l’inspirer. C’est ainsi que je conçois mes personnages. Ils ne sont pas extraordinaires parce qu’ils sont invincibles. Ils le deviennent parce qu’ils sont prêts au sacrifice ultime, comme dans Baahubali ou RRR. 

Vous parlez souvent de cinéma, mais on a surtout l’impression que vous êtes un conteur. D’où vient ce goût des histoires ?
De ma famille. Mon père avait cinq frères et nous étions treize cousins à vivre ensemble. À la maison, il y avait toujours quelqu’un pour raconter une histoire ou défendre une interprétation différente d’un épisode du Mahabharata ou du Ramayana. Les discussions portaient autant sur la mythologie que sur la littérature, la musique ou la philosophie. Avec le recul, je comprends que j’ai grandi dans une sorte d’école du récit sans même m’en apercevoir. Les histoires faisaient simplement partie de notre quotidien. Le plus drôle, c’est que je n’avais aucune envie de devenir réalisateur. J’étais plutôt paresseux.

Votre père, Vijayendra Prasad, est l’un des grands scénaristes du cinéma indien. Qu’est-ce qu’il vous a transmis ?
À l’époque, je n’en avais pas conscience. Aujourd’hui, je dirais presque tout. Il m’a appris la dramaturgie. Comment construire une scène. Comment faire monter la tension. Comment provoquer une émotion sans que le spectateur s’en rende compte. Nous passions des heures à discuter de ses scénarios, à regarder des films américains, à débattre de leurs qualités et de leurs défauts. Je croyais simplement donner mon avis. En réalité, j’étais en train d’apprendre mon métier. Je ne m’en suis rendu compte que bien plus tard.

Chez vous, le cinéma est une affaire de famille puisque vous travaillez entouré de vos proches.
C’est vrai. Mon père écrit avec moi. Mon frère compose la musique. Ma femme crée les costumes. Ma belle-sœur produit les films. Mon fils participe à la production. Mes neveux travaillent aussi sur les tournages. Vu de l’extérieur, cela peut sembler étrange. Pour moi, c’est une immense chance, car ce sont les critiques les plus sévères que je connaisse. Il m’arrive même de devoir les convaincre qu’une scène mérite d’exister. C’est précisément pour cela que j’ai besoin d’eux.

Dans vos films, la démesure est permanente. Pourtant, vous répétez souvent que le spectacle ne suffit jamais.
Parce qu’un spectacle sans émotion ne m’intéresse pas. On peut construire le plus grand décor du monde, tourner la scène d’action la plus spectaculaire jamais filmée, utiliser les meilleurs effets spéciaux…, si le spectateur ne ressent rien, tout cela devient vide. Quand on dirige plusieurs centaines de techniciens, il est très facile de perdre de vue la raison pour laquelle on raconte une histoire.

Vous avez découvert le fonctionnement des grands studios américains lors de la promotion de RRR. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?
Le fait qu’un réalisateur puisse ne pas avoir le contrôle du montage final de son propre film. Je ne critique pas Hollywood, que je connais mal, et ce système produit des chefs-d’œuvre depuis des décennies. Mais, personnellement, je serais incapable de travailler ainsi. Si quelqu’un me retirait le contrôle créatif de mon œuvre, j’aurais l’impression qu’on me coupait les jambes et les bras avant de me demander de continuer à courir. Un film est une vision. Si cette vision ne m’appartient plus, je ne vois pas très bien quelle est ma place. J’ai reçu plusieurs propositions de la part d’Hollywood. Certaines étaient très séduisantes et j’ai été très honoré. Mais je ne sais pas si leur manière de travailler est compatible avec la mienne, notamment avec mes tournages qui se déroulent sur plusieurs années… (pour info, Baahubali a nécessité deux années de tournage, 2000 figurants, 400 techniciens au quotidien sur le plateau, 600 informaticiens…, NDR)

Comparés aux standards hollywoodiens, vos budgets restent relativement modestes.
Je ne connais pas précisément les budgets des blockbusters américains. On me dit qu’ils atteignent souvent 150 ou 200 millions de dollars. Le film que je termine actuellement, Varanasi (sortie en avril 2027), est le plus coûteux de ma carrière. Il approche les 100 millions de dollars. RRR se situait entre 60 et 75 millions. Mais une chose est essentielle pour moi : tout cet argent se retrouve à l’écran.

Vos acteurs sont parmi les plus grandes vedettes de l’Inde.
Oui, ce sont d’immenses stars. Mais personne ne prend un cachet exorbitant au moment du tournage. Moi non plus. Nous préférons investir l’argent dans le film. Ensuite, lorsque le film est sorti et qu’il commence à rapporter de l’argent, chacun touche un pourcentage des bénéfices. C’est un modèle qui nous permet de consacrer le maximum de ressources à la fabrication du film lui-même.

En Inde, le cinéma reste une expérience presque sacrée. Comment l’expliquez-vous ?
Le cinéma est arrivé chez nous à une époque où très peu de gens avaient accès aux loisirs. Pour quelques roupies, une salle permettait d’oublier la réalité pendant trois heures. On y trouvait de l’aventure, de la musique, du rire, de la danse, de l’amour, des larmes… Cette relation s’est construite sur plusieurs générations. Aujourd’hui, les plateformes, les réseaux sociaux et les jeux vidéo existent, bien sûr. Mais le cinéma – toujours très peu cher – conserve cette capacité unique à réunir des millions de personnes autour d’une même émotion. 

Qu’est-ce que RRR représente dans votre parcours ?
C’est probablement le film où j’ai eu le plus de liberté. Je ne voulais pas fabriquer un film « international ». Je voulais raconter une histoire profondément indienne avec les outils du grand spectacle populaire. Si le film a trouvé un public partout dans le monde, c’est parce qu’il parlait d’amitié, de courage, de loyauté et de sacrifice. Au fond, RRR est peut-être la démonstration la plus aboutie de ce que je cherche à faire depuis mes débuts.

Le succès mondial de RRR, puis l’Oscar remporté par la chanson « Naatu Naatu », ont-ils changé votre regard sur votre propre cinéma ?
Ils ont surtout confirmé une intuition. J’ai toujours pensé que les émotions voyageaient mieux que les cultures. Pendant longtemps, ce n’était qu’une conviction. Aujourd’hui, c’est devenu une expérience.

Vos films sont parmi les plus spectaculaires du moment. Pourtant, lorsqu’on vous écoute, vous parlez finalement très peu de technologie.
Parce que les effets spéciaux ne sont qu’un outil. Je plaisante souvent en disant que mon principal talent consiste à engager les meilleurs artistes et informaticiens, puis à m’attribuer leur travail (rires). La technologie ne m’intéresse que lorsqu’elle sert une émotion. Je préfère toujours qu’un acteur puisse réellement toucher un décor ou regarder son partenaire dans les yeux plutôt que de jouer face à un écran vert. Le numérique est extraordinaire. Mais il ne remplacera jamais la vérité d’un regard. Je crois que le cinéma doit être guidé par l’émotion. Si le public ressort émerveillé mais qu’il n’a rien ressenti, alors j’ai échoué. 

RRR de S. S. Rajamouli
Sortie en salles le 29 juillet 2026


Par Marc Godin