DAVID LISNARD, ENTRETIEN TECHNIKART

David Lisnard, entretien Technikart

Président de l’Association des maires de France, maire de Cannes réélu avec un score soviétique dans une ville peu suspecte de nostalgie nord-coréenne, David Lisnard avait forcément de quoi piquer ma curiosité. 88 % en 2020, 81 % en 2026 : ce genre de chiffres donne envie de chercher le truc, la combine, le tapis qui cache la poussière. Dans les taxis, chez les commerçants, sur la plage, au comptoir, toujours la même question : « Vous en pensez quoi de Lisnard ? » Et partout, ou presque, la même musique : il est aimé ; au pire, respecté. Sa ville tient à lui. David Lisnard tient sa ville, et même mieux. Il semble l’avoir comprise.

Il y a chez lui, une qualité devenue presque révolutionnaire : le bon sens. Pas celui un peu rance, de fin soirée, où l’on regrette le monde d’avant en trempant son pain dans le ressentiment d’un hier abandonné, non. Un bon sens de vrai maire : celui d’un homme pragmatique, solaire et concret ; celui d’un homme qui sait qu’une ville n’est pas un concept, ni un laboratoire d’idées ; ni un tremplin politique, ni une rente, ni un jouet. Qu’une rue sale se nettoie au lieu de se théoriser et qu’un festival existe par les films qu’on y voit, non par les slogans qu’on vient y agiter.

Il échappe à cette maladie moderne des politiques qui ont toujours une réponse avant même d’avoir pensé au problème. Chez lui, le réel précède le phrasé. On ressent la ville sous les idées, la doctrine sous les pavés, les gens avant la note de synthèse. Il parle d’ordre sans fantasmer la matraque, de culture sans réciter le catéchisme subventionné et de liberté sans oublier qu’elle n’existe jamais sans responsabilité.

Libéral, de droite, assumé, mais pas figé, il ne cherche pas à singer le peuple, mais plutôt à rester à ses côtés. Et, dans une époque saturée de discours incantatoires, cyniques et désenchantés, cela paraît presque être une élégance.

Parce qu’il incarne une idée trop rare de la politique ; celle où l’on administre avant de pérorer, où l’on préfère les preuves aux postures, où l’on refuse de choisir entre la culture et l’industrie, l’éducation et la création, le devoir et l’émancipation, il fallait aller voir au plus près ce que cette promesse donnait face à l’intéressé.

 

On peut commencer par le Festival de Cannes. L’année prochaine, il fêtera ses quatre-vingts ans. Qu’est-ce que la Ville nous promet pour cette édition anniversaire ?
David Lisnard : Ce n’est pas à moi de l’annoncer. Iris Knobloch et Thierry Frémaux le feront très bien. Ce que je peux dire, c’est que la Ville, qui est à l’origine du festival avec le gouvernement français, mettra à disposition les espaces publics, les moyens, la logistique. Nous sommes le premier financeur public du festival depuis quelques années. L’enjeu, pour cette 80e édition, c’est qu’elle catalyse tout ce qui fait sa singularité : que Cannes reste vraiment le Festival de cinéma international, pas le Festival de cinéma national. Il faut que les meilleurs films soient sélectionnés, bien sûr ; mais aussi que la planète du cinéma soit présente : les studios, Bollywood, l’ouverture au monde. Cannes, c’est à la fois une sélection et un marché ; et le cœur du festival, évidemment, les films.

Quand vous dites que la Ville est le premier financeur public, on parle de quels montants ?
Dans le budget du festival, les partenaires publics principaux sont l’État, via le CNC [Centre national du cinéma], et la Ville. La Ville finance plus que le CNC. Elle met environ deux millions d’euros en cash et à peu près quatre millions en logistique.

Vous évoquez souvent l’histoire du festival, né en réaction à la Mostra de Venise, dont le palmarès de 1938, dicté par les pressions de Mussolini et Hitler, avait transformé le cinéma en vitrine idéologique. Aujourd’hui, comment éviter que le festival soit parasité par les polémiques politiques ?
David Lisnard : Je ne fais jamais d’ingérence dans les sélections. Certains maires ont essayé dans le passé, pas moi. L’expression des artistes doit rester totalement libre. En revanche, comme cofondateur et premier financeur public, la Ville peut rappeler que le festival doit rester un lieu de diversité. Les œuvres incarnent cette diversité. Leur première vocation, c’est d’avoir une puissance artistique, une originalité, une force narrative. Certaines ont un contenu politique, toutes disent quelque chose du monde. La difficulté commence quand le discours prend la place de l’œuvre.

Vous pensez que les médias accentuent ce phénomène ?
Oui. Peut-être qu’on accorde trop d’importance aux prises de position. L’ennemi de l’univers culturel en France, c’est le conformisme, l’entre-soi, l’uniformité de la pensée. Quand je le dis, on me renvoie immédiatement à ce que je suis : un homme blanc de plus de cinquante ans, classé à droite. Mais je le dis quand même. Les œuvres, elles, sont diverses. Ce qui reste, ce ne sont pas les déclarations. Je ne me souviens pas de ce qui s’est dit l’année de la Palme d’or de Taxi Driver, mais je me souviens de Taxi Driver.

Est-ce que ce n’est pas aussi le rôle d’un maire comme vous, à Cannes, de rappeler que la culture n’est pas forcément de gauche ?
Je ne cesse de le dire et de l’écrire. Mais ne nous laissons pas enfermer dans ce débat. La culture, elle est humaine. Un film de Ken Loach peut avoir une forte fibre sociale et politique et être un grand film. Ce qui m’intéresse, c’est l’œuvre. Je suis pour la liberté de création. Ce qui pose problème, c’est quand on conditionne le financement à de la propagande, quelle qu’elle soit.

On parle beaucoup de la mainmise supposée de tel ou tel industriel sur la culture. Pourquoi parle-t-on si peu de la mainmise algorithmique des plateformes ?
Parce que le sujet est tellement gros que personne ne le voit. Heureusement qu’il reste quelques industriels, quelques chefs d’entreprise, quelques milliardaires, qui font vivre le monde culturel. Sans eux, beaucoup de choses ne vivraient pas. Le vrai risque, aujourd’hui, c’est l’uniformisation algorithmique. C’est TikTok, YouTube, les Gafam, la capacité à orienter les goûts, les réflexes, les imaginations. Là-dessus, les pouvoirs publics doivent garantir la liberté d’accès et l’équité d’accès. Non pas choisir la bonne science, non pas choisir le bon art, surtout pas. Mais organiser les conditions de la liberté.

Vous en faites un sujet d’instruction autant que de culture ?
Évidemment. Pourquoi parle-t-on moins bien français aujourd’hui que ma mère, qui a quatre-vingt-huit ans, venait d’une famille de neuf enfants sans un rond et n’avait même pas le certificat d’études ? Parce qu’elle avait un champ lexical immense. Si on ne rend pas les esprits mobiles par la raison critique, par l’apprentissage, par la culture, on fige les gens dans leur tête et socialement. La culture doit être une grande cause nationale, comme le civisme. Culture, civisme, instruction.

Concrètement, si vous étiez aux responsabilités, vous changeriez quoi ?
D’abord, je séparerais la communication de la culture. Ce n’est pas la même chose. Ensuite, je ferais un grand ministère unique de l’Instruction, de la Recherche et de la Culture. Aujourd’hui, le ministère de la Culture a très peu de pouvoir. On distribue quelques miettes, on entretient des réseaux, on accumule parfois des œuvres dans les caves des Drac [Direction régionale des affaires culturelles] ou des Frac [Fonds régional d’art contemporain]. Mais le vrai sujet, c’est de lier l’instruction et la culture. On ne crée pas sans transmettre. La transmission sert la création et la création d’aujourd’hui peut devenir le patrimoine de demain.

Cette idée de transmission peut vite être caricaturée en retour au vieux monde : latin, grec, classiques, discipline… Comment évitez-vous ce procès-là ?
On s’en fout de ce procès. À Cannes, on fait grec, latin et philosophie de la maternelle au CM2, sur le temps périscolaire. L’éducation artistique et culturelle est aussi financée par la mairie, sur le temps scolaire. Je n’ai aucune opposition, aucune polémique. Ces cours sont pleins. Le problème n’est pas la demande, c’est l’offre : trouver des professeurs. Dans les quartiers populaires, les parents veulent que leurs enfants soient bien formés dans les écoles où on les oblige à les inscrire. Ils veulent qu’ils apprennent les codes, la maîtrise du langage, l’indépendance. Il faut rendre les enfants progressivement indépendants, capables de choisir.

Vous insistez sur les classiques. Pour vous, il n’y a pas d’opposition entre classique et moderne ?
Aucune. Picasso disait qu’à dix-sept ans, il peignait comme Raphaël. Les plus grands chorégraphes ont fait leurs gammes classiques. Pina Bausch invente des chorégraphies sublimes, mais elle connaît ses classiques. Même chose en littérature : on peut rompre une forme quand on la maîtrise. Si vous n’avez jamais appris à faire une phrase avec un sujet, un verbe et un complément, vous ne produirez pas une rupture créative. Vous produirez de la daube.

En parlant de daube : la gastronomie, vous la mettez où ? Dans la culture ? Dans le patrimoine ?
Dans la jouissance. Et, bien sûr, dans le patrimoine. Le débat est tranché. 

Vous dites que la culture est au cœur de votre projet. Mais est-ce suffisant dans un pays qui se désindustrialise ?
J’ai co-écrit un livre qui s’appelle La Culture nous sauvera [L’Observatoire, 2021], donc oui : c’est au cœur de mon projet. Mais l’industrie n’est pas morte, et il n’y a aucune fatalité. Il faut arrêter de flinguer nos industries avec la surfiscalité, la suradministration, le manque de foncier, l’énergie chère. Pour avoir une industrie, il faut du terrain, de la formation, de l’énergie abondante et bon marché. Et il faut arrêter d’opposer transmission et création, industrie et culture. On a besoin d’industrie pour financer la culture, et on a besoin de culture pour relier une Nation.

Justement, Cannes est souvent vue comme la ville de la Croisette. Vous rappelez qu’elle est aussi populaire.
Cannes a un taux de pauvreté d’environ 21 %. C’est 50 % de plus que la moyenne française car c’est depuis toujours une ville qui accueille des travailleurs pauvres, notamment immigrés. Si vous ne connaissez que la Croisette, vous ne connaissez pas Cannes. La culture est indispensable parce qu’elle permet d’élever les individus et de les relier, y compris quand ils ont des origines, des religions, des croyances différentes. Mais vous pouvez faire tous les efforts culturels que vous voulez : si vous créez des ghettos de gens pauvres et venus d’ailleurs, si l’école ne joue plus son rôle, si la qualité de l’instruction s’effondre, la culture ne peut pas tout réparer seule.

Donc, pour vous, la culture est une arme d’unité nationale ?
Oui. Elle l’a toujours été. Elle permet une culture commune, ce qui ne veut pas dire uniforme. Quand des gamins apprennent le violon, quand ils produisent quelque chose individuellement et collectivement avec un orchestre, il se passe quelque chose de très fort. Mais si, parallèlement, ils sont condamnés à ne pas trouver de travail et à vivre dans des quartiers abandonnés aux trafics, vous n’avez rien réglé. La culture est indispensable, mais elle doit s’articuler autour de l’ordre, de l’instruction, de la prospérité économique. Le rôle d’intégration par les entreprises est primordial.

Dernière question, justement, sur les trafics. Au sujet des drogues, est-ce que la répression seule a échoué ?
Je me pose réellement la question. Il y a des jours où je me demande s’il ne faut pas sortir de la prohibition sur certaines drogues pour casser une partie des trafics. Mais attention aux sophismes. Regardez San Francisco : quand on laisse tout ouvert, on produit aussi des zombies. La répression peut fonctionner s’il y a une politique cohérente, internationale, et des moyens. Je n’ai pas de réponse définitive. C’est une vraie question.

 

Entretien réalisé par Armand-Louis Casanova & Fabrice de Rohan Chabot