L’ÉPINE DE ROSE : EMOJI, POKÉMON RARE

emoji pokémon rare

Après le langage secret des fleurs (un best seller), celui des arbres et celui des fromages, la romancière la plus clairvoyante de France s’attaque au sens caché des émoticônes. Décryptage picto-compatible.

Vous envoyez une 🍆 . Vous pensez que c’est drôle. C’est drôle. Mais au siège du Consortium Unicode, à Mountain View, Californie, quelqu’un a validé cette aubergine pour désigner un légume. Pas autre chose. L’autre jour, je saisis au vol une bribe de la conversation de deux ados qui passent dans la rue : « Il a répondu l’emoji 🧈 à ma story. » L’aubergine, je l’avais, mais pas cet emoji-là. Pokémon rare, compétence pas encore développée. Il faut continuer la quête. Celle des messageries et des emoji ne cesse de se déplacer, on peut facilement se laisser perdre.

LE VIDE ÉMOTIONNEL DU TEXTE NU

Qui ici a du mal à lire un texte de théâtre ? Le dialogue, écrit blanc sur noir, même ponctué, manque d’un corps – un corps qu’il appelle par ailleurs, qu’il exige, même : il faut savoir interpréter et ce n’est pas facile. C’est une parole non-narrative. À l’inverse, le roman prend en charge le corps en construisant des personnages, en situant la parole et les gestes. Il offre un point de vue tout prêt – la narration – dans lequel se glisser pour se mettre à entendre les voix.

En soi, le SMS n’a pas révolutionné le rapport au langage : c’est le « mode conversationnel » qui a tout bouleversé. Le moment où on a commencé à « bombarder » et « envoyer des pavés », où on est passé de la lettre isolée à un dialogue écrit, non articulé, entre deux personnes toujours isolées. C’est là qu’on ressent véritablement la nécessité de l’emoji : indicateur de ton intégré, didascalie, clef d’interprétation, lorsqu’on ne peut plus interpréter en direct l’expression faciale ou les modulations de voix. Sans eux, la conversation sms est un texte nu, où toutes les émotions sont possibles et où aucune n’atterrit réellement.

BÉQUILLE NEURONALE

Des études montrent que les régions du cerveau qui reconnaissent les visages humains s’activent devant les 😊 et même les :-). Mais pas pour les (-: étrangement. Je suis bien persuadée que lorsque mon père m’envoie ses fameux smileys sans les yeux )) mes circuits de reconnaissance faciale et d’empathie s’activent. Et je le reconnais lui, précisément, dans ce geste.

Un visage ça ne se lit pas ; ça s’interprète. Au-delà des codes culturels et des usages, on apprend les visages des gens, on se familiarise avec. On les garde en mémoire. Il est probable que ce rapport-là s’active sur tous les emojis, qu’ils renvoient ou non à des expressions, 🎭 posées sur les paroles de nos proches.

Dans ce rapport affectif, empathique, l’emoji n’est donc pas un mot. Et les articles qui tentent d’en écrire le sens – 10 emoji que vous utilisez mal, Découvrez le sens caché de ces emoji – sont en général déjà toujours un peu ridicules. Ce qui est fondamentalement plus gênant, c’est la tentative d’épingler quelque chose qui ne souhaite, et ne peut essentiellement pas l’être.

HIÉROGLYPHES CONTEMPORAINS

Au fond, les emoji sont des hiéroglyphes : iconiques, ils renvoient à des éléments du monde, mais supposent également une certaine connaissance de ce que sont les choses, par déplacements, associations, projections… et partage. Le langage permet de parler à l’autre, de transmettre oralement la connaissance, l’alphabet permet d’y accéder sans lui parler, dans son absence : il externalise la mémoire dans le texte écrit. Mais cette écriture hiéroglyphique des emoji, elle, ne renvoie pas au monde directement, même si elle est faite d’images du monde. Elle renvoie à une connaissance mouvante et partagée du monde, à laquelle il faut s’initier en la pratiquant et en se familiarisant à ses usages. En Egypte ancienne le déchiffrement des hiéroglyphes supposait une longue initiation aux mystères, réservée au cercle restreint des adeptes. Aujourd’hui, la transmission s’est inversée : ce n’est pas l’ancien qui transmet la mémoire nécessaire à la compréhension, ce sont les communautés nouvelles et les plus jeunes qui inventent une mémoire vivante et partagée, pour combler le vide émotionnel du texte nu.


Par Rose Vidal