En cette période de célébration artistique, Technikart a rencontré Sara Ouhaddou, grande Lauréate du prix BNP Paribas Banque Privée : un regard sur la scène française, décerné dans le cadre d’Art Paris. Elle y expose ses œuvres vibrantes, avec la galerie Polaris. Rencontre.
Artiste plasticienne franco-marocaine, Sara est née à Draguignan et formée au design industriel à l’École Olivier de Serres à Paris. Après un passage dans le luxe, qu’elle quitte au bout d’une dizaine d’années, elle s’installe au Maroc en 2013 pour initier une recherche personnelle et fondatrice de son univers artistique. De la matière aux savoir-faire, chaque projet s’inscrit dans une rencontre au long cours, au croisement de l’art, de la transmission et de l’expérimentation. D’abord au Maroc, puis en France, au Japon ou en Ouzbékistan, son travail se déploie comme une œuvre collaborative, pensée main dans la main avec les artisans qu’elle chérit, en hommage vivant à ces cultures matérielles.

Puisant dans ses origines amazighes, Sara Ouhaddou retranscrit son propre alphabet sur une œuvre de plus de trois mètres de long.
Ta double culture franco-marocaine est très importante pour toi et dans ton processus artistique. Comment est-elle devenue une méthode de travail ?
Sara Ouhaddou : Je pense qu’elle l’est de façon innée. J’ai grandi autant avec les gestes de ma mère qui tisse des pièces marocaines, qu’avec une admiration pour la dentelle varoise.Il y a un va-et-vient constant entre ces deux cultures, qui nourrit tout mon travail.
Tu t’es lancé dans une quête générationnelle au Maroc, as-tu rencontré d’autres artistes de ton âge ?
Pas seulement des artistes, j’ai découvert des gens comme moi, de double culture, qui avaient fait le même chemin. D’autres avaient fait le chemin inverse, nés au Maroc, ils avaient passé 10 ans en France et ils revenaient. Ça m’a permis de me rendre compte que je n’étais pas toute seule et que je faisais vraiment partie d’un mouvement où les gens essayent de remettre à l’ordre du jour toutes ces questions identitaires que le colonialisme a mis de côté. Si on le lit un peu historiquement, nos parents sont nés dans les années 1950, 1960, c’est la génération des premiers immigrés. On est parmi les premiers enfants sortis du colonialisme, qui sommes allés rechercher ce qui avait été perdu.
Tu es grandement inspirée par les tissages de ta mère et les poteries de ta grand-mère. Peux-tu nous décrire leur univers ?
Ma famille est de Meknès, on est Amazighs, le nom que les Berbères se donnent à eux-mêmes. Ma mère tisse depuis l’enfance, comme mes tantes. Dans la région, on pratique entre autre la technique du Boucharouite, un tissage de récupération, donc c’est très coloré et vibrant. À l’inverse, les poteries sont plus brutes, en terracotta, avec des motifs simples. L’un m’attire pour sa structure primitive déjà sophistiquée, et l’autre son langage formel.Ce qui me frappe, c’est qu’en France, ces savoir-faire sont souvent réduits à du décor ou du folklore. Pourtant, ma mère, qui ne lit ni n’écrit, crée là quelque chose de profondément personnel. Quand je regarde ses tapis, je vois sa personnalité, bien au-delà d’un bel objet.

En immortalisant les poésies traditionnellement orales sur le papier, Sara Ouhaddou fait de l’art de l’oralité un outil de création.
BOUCLES D’OREILLES EDIE
JUSTINE CLENQUET
Pour toi, il y a une sorte de langage codé dans ce travail d’artisanat…
Partout dans le monde, les objets sont des formes de langage. Je suis remontée jusqu’à la préhistoire, aux premiers artefacts humains, il y a toujours des signes, des symboles, des objets qu’on s’échange pour raconter, se souvenir, transmettre. Ce qui m’intrigue, c’est que pour les comprendre, je passe souvent par les écrits d’anthropologues occidentaux, qui ont transcrit à l’écrit des savoirs oraux, notamment en Afrique du Nord. Cette translation devient une expérience en soi et me pousse à vouloir remonter à la source. Dans mon travail, je vais à la rencontre des artisans, je recueille leur parole pour préserver cette oralité. Il y a souvent un écart entre récits écrits et réalité locale. C’est de là qu’est née l’idée de créer mes propres alphabets.
Comment t’y prends-tu pour déconstruire l’héritage colonial qui a transformé l’artisanat marocain en simple objet décoratif et touristique ?
Dans les années 1950, le protectorat français a profondément transformé le statut de l’artisanat marocain. À l’origine, ces objets étaient fonctionnels, ancrés dans des usages quotidiens. Mais ils ont été progressivement sortis de ces usages, jugés « trop beaux » pour rester des objets de consommation, et relégués au décor ou au musée – pendant que les biens utilitaires étaient importés. Cette logique perdure encore aujourd’hui. On le voit, par exemple, avec des cuisines standardisées à 80 cm de hauteur, pensées selon des modèles occidentaux, alors que beaucoup de pratiques locales se font au sol. Il y a là une rupture totale avec les usages. Le problème, c’est que cette mise sous cloche finit par figer et marginaliser ces savoir-faire. Ma pratique, c’est justement de déconstruire ces récits pour réactiver les usages, redonner une place vivante à ces objets. Déconstruire pour révéler et faire dialoguer les cultures.
Tu utilises l’art comme un outil de développement économique. Est-ce qu’une œuvre d’art est réussie, pour toi, seulement si elle fait évoluer l’artiste qui l’a fabriquée ?
Oui, et je pense que ça se ressent dans l’œuvre quand l’échange est long et sincère des deux côtés. Quand j’ai commencé à travailler le verre, c’était exactement ça, produire des objets qui n’existaient quasiment plus au Maroc représente une vraie valeur pour un atelier. L’idée, c’est de créer une œuvre qui devienne un prétexte pour développer un outil ou apporter une ressource et qu’elle ait une utilité réelle pour l’artisan et pour moi. Artistiquement, c’est passionnant, parce que je ne sais jamais vraiment où je vais au départ.
Dirais-tu de ton travail qu’il est une quête de légitimité ?
Je me pose la question. Qu’est-ce qui me rend plus légitime qu’un autre d’être artiste ? Qu’est-ce qui me rend plus légitime qu’un autre d’aller voir des gens et de leur proposer quelque chose ? Et d’où vient ce besoin d’y aller ? C’est quand même une drôle de position. Dans cette quête, il y a la légitimité de l’artiste par rapport à l’artisan. Remettre cette relation à égalité, c’est mon plus grand projet. Aujourd’hui, je cherche un équilibre, mais il ne faut pas chercher une égalité absolue, parce que dans nos envies, dans nos métiers, nous ne sommes pas égaux.
Au long de ce grand parcours artistique, as-tu trouvé cette légitimité ?
Ça se construit, j’ai trouvé bcp de réponse en chemin. Au début, tout était assez nébuleux. Ce qui m’a aidée, c’est d’oser affronter ces questions, d’y aller franchement, avec honnêteté, et d’accepter la critique, parce qu’elle est inévitable et constructive.
Depuis plus de dix ans, tu montes des workshops dans des zones très précises : céramique dans la vallée de l’Ourika, tissage dans le Haut Atlas, broderie à Tétouan, marbre dans le Sahara, verrerie dans les médinas… Comment choisis-tu ces territoires et ces savoir-faire ?
C’est le fruit de longues années de recherche. Aujourd’hui, c’est plus rapide, plus intuitif, mais au début, c’était des mois de voyage. Je commence souvent par retourner à Meknès, voir ma famille. On s’assoit, on prend un thé, on discute… et à un moment, une forme de connexion se crée entre ce que j’ai lu, ce que j’ai vu, un lieu, une personne. Il y a beaucoup d’intuition. Je visite les musées, puis je me promène, je fais les boutiques, je parle à tout le monde. C’est comme ça, du petit potier à la grande maison de luxe, que je fais les ramifications.

Sara Ouhaddou s’inspire de la géométrie de l’alphabet arabe pour créer un nouveau langage visuel et coloré.
C’est important de voyager seule ?
Oui, ça permet de se retrouver, évidemment. Mais j’adore ce que j’appelle « voyager seule en groupe ». J’ai beaucoup aimé le format des résidences d’artistes : il y a des échanges, des rencontres, il se passe toujours quelque chose mais tu as aussi ta bulle. Aujourd’hui, je voyage en famille, et c’est tout aussi riche. Ma fille n’a que deux ans, mais elle change complètement la dynamique. Là où je devais auparavant frapper à chaque porte, elle attire naturellement les gens, toutes les femmes du village viennent à nous. C’est assez drôle, mais elle est devenue ma meilleure camarade de voyage. Avoir un enfant ne freine rien, au contraire, ça ouvre encore plus de portes.
Tu parles du « juste lieu » comme paroxysme de ton art.
C’est le point d’équilibre entre les personnes avec qui je collabore et moi. C’est un endroit pour lequel il n’y a pas vraiment de mot. Mais c’est pour ça qu’il m’intéresse. La définition la plus juste, c’est de dire qu’à un instant T, l’œuvre est au juste lieu, au point d’équilibre où nous sommes utiles, nous apprenons, nous sommes contents, et l’œuvre est belle. Ça ne dure pas longtemps, le pas d’après, il faut tout recalculer et on recommence.
Partition est une œuvre en céramique, déclinée en plusieurs pièces. Comment ce projet est-il né ?
De ma rencontre avec Fouzia Yaagoub est la première artisane avec qui j’ai travaillé. Très vite, elle me reprend, me corrige, me fait comprendre que je ne peux pas arriver avec des idées toutes faites en pensant que ça va fonctionner. Alors j’ai changé de méthode : je suis arrivée sans projet, avec juste une matière, et ce sont nos échanges qui ont déclenché les premières expérimentations. On a commencé par des carreaux en céramique, avec de l’impression 3D. Partition est née comme ça, d’une série d’exercices étalés sur près de dix ans. On est passées de carreaux simples à des fresques en relief, creusées, en testant sans cesse la matière locale. Ça cassait tout le temps, mais on a continué jusqu’à maîtriser la terre et les techniques. En parallèle, je menais une recherche plus personnelle autour des alphabets et d’un langage abstrait. On a fini par intégrer ça à l’œuvre, en dialoguant avec des sons, des poésies amazighes, d’où le nom de l’œuvre.
Tu es présente à Art Paris cette année, et tu viens de remporter l’incroyable prix BNP Paris Bas Banque Privée : Un regard sur la scène française.
Oui, c’est assez fou, c’est une vraie reconnaissance, qui donne encore plus d’élan pour la suite. C’est toujours très fort de sentir que son travail est regardé, compris, considéré. C’est aussi la première fois que je vais vraiment profiter d’Art Paris : voir les œuvres, les artistes, les amis qui exposent, des choses que je n’ai pas toujours l’occasion de découvrir ailleurs. C’est un moment où tout se concentre, où l’on capte ce qui traverse une époque. J’aime m’y balader pendant des heures, comme dans un musée géant, et observer ce qui attire le regard, ce qui résonne.
Toi qui as été bercée par leur travail, si tu devais offrir à ta famille une seule de tes pièce, laquelle choisirais-tu ?
Je crois que je choisirais justement les œuvres les plus éloignées de ce qu’ils font, pour qu’ils puissent mesurer le chemin parcouru. J’ai laissé à ma mère les dernières pièces en verre soufflé que j’ai réalisées. Ça n’a rien à voir avec leur univers, et pourtant elle a adoré cette série, que j’ai commencée en 2023 et que je continue aujourd’hui. Je lui ai offert un plateau, et elle l’aime énormément. Ça m’a beaucoup touchée, parce que jusque-là, ma famille n’était pas toujours réceptive à mon travail. Avec ces pièces, pour la première fois, j’ai senti dans leur regard qu’ils comprenaient où je voulais aller.
Entretien Max Malnuit & Klervia Lelong
Photos Sacha Luisada
DA Matthias Saint-Aubin
Stylisme Anaïs Dubois
MUHA Gaïa Bernet-Bergeron




