Avec Mārama, Taratoa Stappard signe un film d’horreur gothique maori. Où il est surtout question de l’appropriation de la culture maorie par les Occidentaux et de l’horreur de la colonisation. Rencontre.
Pourrait-on dire que Mārama est un mix entre le film de fantômes The Innocents de Jack Clayton (1961) et Get Out de Jordan Peele ?
Taratoa Stappard : Dans l’industrie cinématographique, si tu ne compares pas, tu n’existes pas. Donc, pour pitcher le projet quand j’essayais de le vendre, j’ai fini par citer Get Out pour le fond et cette idée que le regard dominant sur une culture peut être une forme de violence. Et The VVitch, de Robert Eggers, pour la forme, l’atmosphère, le rapport au temps et à la peur. C’était une manière de rassurer les producteurs. En réalité, Mārama est né ailleurs, dans le malaise, une inquiétude plus intime, plus trouble. Mārama est un film qui regarde une histoire violente sans filtre, mais à travers un prisme intime. Un film où l’horreur ne vient pas d’un monstre, mais de ce que des humains ont réellement fait.
Mārama raconte l’histoire d’une jeune Maorie, à la recherche de son identité dans l’Angleterre victorienne. C’est un film d’horreur gothique, mais c’est surtout un film sur l’appropriation de la culture maorie par les Occidentaux et l’horreur de la colonisation. Un film politique, donc.
Disons que je n’ai pas commencé avec un manifeste. Mais dès que tu touches à la colonisation, à l’histoire des peuples autochtones, tu es politique, que tu le veuilles ou non. Le film ne fait pas un discours, il ne donne pas de leçon, mais il met le spectateur face à une violence historique qui continue de produire des effets aujourd’hui. Et ça, c’est déjà une prise de position.
Au fond, votre film parle moins d’histoire que d’identité, non ?
Oui, complètement. L’histoire est un décor, ou plutôt une matière. Mais le cœur du film, c’est cette sensation très contemporaine : ne pas savoir qui on est. Être lié à une culture, ici maorie, mais ne pas en maîtriser les codes, la langue, les récits. C’est une forme d’aliénation très silencieuse. Et c’est quelque chose que j’ai ressenti personnellement (le père de Taratoa Stappard est Britannique, sa mère Maorie, et il a vécu l’essentiel de sa vie en Angleterre, NDR).
Il y a donc une dimension autobiographique ?
R : Oui, mais pas au sens narratif. C’est autobiographique dans la sensation. Cette impression d’être coupé d’une partie de soi, d’avoir hérité d’une histoire sans les outils pour la comprendre. Mārama, c’est une tentative pour regarder cela en face.
Une photographie a été déterminante pour votre film. Qu’est-ce qu’elle représente ?
C’est une photo insoutenable : un gentleman victorien dans son salon, assis devant sa collection de 29 têtes maories momifiés, comme des objets de collection. Dans les années 1820-1830, pendant les guerres des mousquets, pour survivre, certaines tribus maories réduisaient des captifs en esclavage, les tatouaient, les exécutaient, conservaient leurs têtes et les échangeaient contre des armes à feu. Cette photo tellement horrible et obscène s’est gravée dans ma mémoire. Ce n’est pas seulement macabre, c’est révélateur d’un système, ces têtes deviennent des artefacts. Et lui, au centre, incarne ce regard colonial qui s’approprie tout, même les morts. J’en étais à la deuxième version du scénario quand cette photo a fait basculer le projet vers l’horreur.
Le film repose sur une réalité historique terrifiante…
Oui. Le commerce des têtes est un fait documenté. Les Européens échangeaient une arme, un mousquet, donc, contre une tête, ce qui a alimenté les guerres tribales. C’est une mécanique de destruction très claire : introduire une technologie, créer un déséquilibre, puis regarder le chaos s’installer. Quand tu réalises ça, tu comprends que tu n’as pas besoin d’inventer l’horreur, elle est déjà là.

Vous semblez refuser une mise en scène trop contrôlée…
Parce que la vie n’est pas contrôlée. J’ai travaillé avec un chef opérateur qui m’a encouragé à ne pas tout verrouiller à l’avance, à ne pas storyboarder, à ne pas planifier. À faire confiance au moment, aux acteurs, à ce qui surgit. C’est un risque, mais aussi une manière de garder le film vivant.
Votre actrice principale, Ariana Osborne, semble porter tout le film.
C’est exactement ça. Dès le casting, j’ai senti qu’elle avait une capacité rare : exister à l’écran sans en faire trop. Dans un contexte historique comme celui-ci, la retenue est essentielle. Elle incarne cette tension intérieure, ce conflit silencieux. Sans elle, le film n’aurait pas la même force.
Le film résonne fortement aujourd’hui.
Ce n’est pas surprenant. Les questions de colonisation, de dépossession, de violence structurelle sont toujours là, regardez ce qui se passe en Palestine… Ce qui me frappe, c’est la manière dont des publics autochtones, partout dans le monde, se reconnaissent dans le film. Cela dépasse complètement le contexte maori.
Quels sont vos films maoris préférés ?
Il y a bien sûr L’Âme des guerriers de l’immense Lee Tamahori. Avant sa mort l’année dernière, j’ai pu lui montrer mon film et c’est comme s’il l’avait validé. J’aime beaucoup son dernier film, The Convert, avec Guy Pearce. Il y aussi Utu, de Geoff Murphy ou encore Ka Whawhai Tonu de Michael Jonathan.
Et votre prochaine réalisation ?
Ce sera l’histoire d’une femme maorie à Tahiti, dans un contexte colonial français. Moins gothique, peut-être plus lumineux en apparence, mais toujours traversé par des tensions culturelles fortes.
Mārama de Taratoa Stappard
En salles le 22 avril 2026
Par Marc Godin




