PARADIS : « NOTRE MUSIQUE CORRESPONDAIT À NOTRE MODE DE VIE »

paradis duo

Il y a dix ans sortait Recto Verso, l’unique album du duo Paradis. Un disque pop et house d’une rare élégance. À l’occasion de cet anniversaire, Pierre Rousseau et Simon Mény reforme Paradis, le temps d’une interview. 

Qu’est-ce qui a motivé la réédition de Recto Verso, après plusieurs années de silence ?
Pierre Rousseau : On a d’abord constaté que le disque était encore beaucoup écouté, sans que nous ne donnions le moindre signe de vie. Le vinyle se revend à des prix indécents, or nous sommes attachés à l’objet vinyle. Il y a encore une autre raison, plus personnelle, c’est qu’on a retrouvé une forme de tendresse pour ce disque. Dix ans après, notre relation s’est apaisée. On a voulu le célébrer.

À sa sortie en 2016, Recto Verso captait, voire synthétisait l’énergie musicale du moment, avec précision et élégance. Une nouvelle chanson française, électronique, léchée, un peu sentimentaliste. Avez-vous remarqué qu’il était sorti à un momentum ?
Simon Mény : Ce qui était singulier, c’est qu’à cette époque-là, on vivait dans la musique électronique. On sortait beaucoup et la musique qu’on faisait était dans notre vie de manière collective, ce qui en faisait sa plus grande force. Notre musique débordait de ce qu’on était. 
Pierre Rousseau : On sortait, on prenait des notes vocales, on allait au studio… C’était un mode de vie. Et le disque ressemble à la vie qu’on avait, jusque dans les textes qui racontent notre relation, et celle qu’on avait les gens qu’on fréquentait. C’était très premier degré finalement, ultra direct et sincère. Peut-être que j’ai un biais de perception, mais j’ai aussi l’impression qu’ensuite ça a été la fin d’une vie apaisée. 2016, Trump est élu. C’est la fin d’une époque encore naïve. Le disque n’est pour autant pas chill-out ; j’aime la tension. Mais j’ai le sentiment que l’atmosphère s’est tendue ensuite.
Simon Mény : À ce moment-là, il y avait encore peu de musiques chantées en français. On avait l’impression de faire quelque chose d’assez nouveau. Il y avait Soulwax, par exemple, qui mélangeait techno et Vanessa Paradis, et cette hybridation totale nous parlait beaucoup. Ce disque est sorti au bon moment. Si on avait envie de refaire un disque aujourd’hui, ce serait complètement autre chose.

Si Paradis était le son de 2016, quel serait celui d’aujourd’hui ?
Pierre Rousseau : Je pense qu’on entre dans une période avec de moins en moins d’électronique. On est abasourdi de musiques désignées et clean. C’est mon souhait, peut-être, mais je crois qu’on va avoir envie de présence humaine, pour ne citer personne… On a besoin de se sentir proche d’autres gens. C’est peut-être un vœu pieux d’une personne qui aime le rock, mais je pense qu’il y a un retour de cette musique, avec des émotions plus brutes, moins d’ironie et de cynisme.
Simon Mény : À rebours de l’IA, avec des défauts dans les voix et les prises de son… 
Pierre Rousseau : L’IA permet des choses extraordinaires, mais elle doit servir un propos. J’ai une pratique de la musique électronique passionnée. La génération de musique et d’image ne me passionne pas, même si je reconnais le talent d’une personne comme Jon Rafman, qui utilise l’outil pour un propos conceptuel. Mais esthétiquement, ça ne m’intéresse pas. Ce qui me passionne avec l’IA, c’est la réappropriation du code. Le fait que d’un coup, il soit accessible à tous, c’est un moment extraordinaire. L’IA est un acronyme attrape-tout, qui décrit des bouleversements tout à fait différents les uns des autres. La machine n’est pas là pour remplacer un geste artistique, mais pouvoir interagir différemment avec la machine est un bouleversement. On est dans un moment de bascule, donc tout reste encore flou.
Simon Mény : Ces dernières années, j’ai développé une pratique de la musique beaucoup plus organique, et il y a des outils d’IA qui m’aident. Faire une prise de son et enlever la reverb, séparer les pistes, isoler les sons… Je m’empare de ces outils-là.
Pierre Rousseau : Là où ça rejoint ta question sur « le son d’aujourd’hui », c’est que ces bouleversements technologiques nous imposent une véritable discipline artistique. Il faut toujours se rappeler de ne pas se laisser gagner par ce qui est facile ou efficace. L’idée n’est pas d’avoir un discours ni béat ni décroissant, mais juste de ne pas perdre de vue le symbolisme et l’émotion, et comment servir cet ensemble au mieux. 

PARADIS duo
Photo : Andrea Montano


Dans la réédition augmentée de
Recto Verso, vous avez ajouté vos premiers morceaux qui étaient des reprises, en particulier de « La Ballade de Jim ». L’art de la reprise d’après Paradis ? 
Simon Mény : J’ai l’impression que c’est un exercice génial. Il devient intéressant lorsqu’on voit quelque chose de différent à ajouter par rapport à la chanson originale. C’est d’ailleurs difficile d’aborder une chanson qu’on aime entièrement dans sa version originale. C’est plus intéressant de percevoir que quelque chose existe, mais qu’on n’entend pas dans l’enregistrement. Apprendre des chansons, c’est apprendre son artisanat et se lier à une forme d’héritage, ce qui est bon pour démarrer.
Pierre Rousseau : Je suis d’accord avec ça. À partir du moment où la musique a commencé à être produite en studio, beaucoup de gens ont un peu perdu de vue l’idée qu’on appartient à une tradition millénaire de conteur. Il appartient à chaque génération stylistique de décider les contes qu’on doit se passer. Je le crois même au niveau des manières de faire de la musique. Si on décide de ne pas utiliser certains sons, ils disparaissent ; chaque génération est un filtre. 
Simon Mény : Sans que ce soit pour autant un devoir.
Pierre Rousseau : Je ne l’aborde pas comme ça. Spécifiquement pour « La Ballade de Jim », on commençait à faire un morceau, or ce texte et cette mélodie marchaient bien ensemble. L’autre reprise qui est sur le disque, c’est « Paradis », de Chamfort. On l’a abordé très différemment, car c’était une commande pour une compile de reprises (Le meilleur d’Alain Chamfort versions revisitées, ndlr). On l’avait alors abordée comme nos remix, en réarrangeant l’original. La musique des années 80 a été importante pour nous, c’était tout à fait évident de la reprendre.

Quel regard portez-vous sur votre carrière en solo depuis Recto Verso ?
Simon Mény : Paradis a été l’occasion de découvrir que j’aimais chanter. Au moment des lives de Paradis, je me suis rendu compte que la cohabitation entre la voix et les instrumentations électroniques assez rigides qu’on avait était délicate. J’avais l’impression de courir après la montre. J’ai ensuite découvert plus profondément la musique brésilienne, en particulier João Gilberto et Caetano Veloso et j’ai senti que j’avais quelque chose à explorer là-dedans.
Pierre Rousseau : On a abordé la musique en la construisant ensemble, avec l’idée d’avoir un son précis. C’était très exaltant mais ça demandait pour chacun une part d’auto-censure qui est devenue difficile à vivre après le disque. J’avais pour ma part envie de me plonger dans l’expérimentation sonore et de passer tout mon temps avec des synthétiseurs et des ordinateurs. J’ai sorti quelques disques mais je me suis surtout mis au service d’autres, pour la mode en particulier. L’expérience clé a été de produire de la musique avec Nico de Air. C’est ce qui m’a permis d’arriver aux conclusions de cette interview. Avec Paradis, on s’était construit en tant que jeunes adultes, ensemble, puis on a eu besoin de se construire en tant qu’adultes, séparément. 
Simon Mény : Oui, complètement. C’est délicat de partager toutes ses aspirations artistiques au sein d’un même projet commun. 

C’est peut-être ce qui rend ce disque si populaire, vous avez tous les deux été obligés de vous contraindre et de resserrer le propos.
Simon Mény : Oui, avec une forme de jusqu’au-boutisme et de minimalisme. 
Pierre Rousseau : Et on y adhérait vraiment. L’auto-censure était consentie, était intentionnelle. Mais se fondre autant dans un « nous » est très particulier et ne peut pas être soutenu de façon ininterrompue, parce que ça rend fou. Ça fait dix ans, et c’est le temps qu’il nous a fallu pour être en paix avec cette musique. 
Simon Mény : À aucun moment, je n’ai pas été en paix avec cette musique, pour ma part. Je n’écoute pas ce disque d’ailleurs, mais j’aime l’entendre lorsqu’il passe.
Pierre Rousseau : À l’inverse, je l’écoute tout le temps, parce que j’écoute tout le temps ce que je fais. Quand je dis en paix, c’est davantage lié à comprendre pourquoi on a arrêté, car il y a toujours une part de doute. 

Même en termes de carrière, parce que le duo tournait et plaisait beaucoup.
Pierre Rousseau : Oui, mais on ne pensait pas en ces termes. Même individuellement, on ne pense pas à l’idée de carrière. Je ne pense qu’à ce que j’ai envie de faire. 

Qu’est-ce que vous avez envie de faire maintenant ?
Simon Mény : Je commence tout juste à prendre la parole avec ma musique. Donc, je vais essayer de faire exister mes chansons.
Pierre Rousseau : Je sors la tête de mes machines. J’habite à Copenhague, j’ai un enfant… J’ai aussi envie de plus de vie, de tactilité… On parle de la même chose, en fait. Je passe désormais plus de temps avec ma guitare qu’avec mes synthétiseurs. J’avais envie de faire de la musique pour moi. Pour ce qui est de Paradis, pour le moment on réédite simplement ce disque. 

 

Paradis, Recto Verso (Édition Augmentée), Universal


Par Alexis Lacourte