Ces Mémoires provisoires – un foisonnant who’s who des grandes figures de l’intelligentsia littéraire et politique ayant croisé la route de « BHL » au cours de ces 50 dernières années – sont faites pour durer. Nous avons demandé au romancier Simon Liberati, redoutable mémorialiste des marges glam, de s’y plonger. Voici sa critique.
Dans un supplément du numéro 24 de la revue Minuit (Créée par Jérôme Lindon pour Tony Duvert) il existe, joliment imprimé sur du papier jauni, un texte incendiaire (d’un ton aussi dur que les libellés surréalistes) daté du 3 juin 1977 : À propos des Nouveaux Philosophes et d’un problème plus général. Signé Gilles Deleuze, il contient la plus violente critique, à laquelle, dès son apparition, Bernard-Henri Lévy s’est trouvé exposé. Réfutation brutale, de La barbarie à visage humain et de ses concepts gros comme des dents creuses, vindicte que seul pouvait inspirer à une intelligence de tout premier rang une amitié blessée. Il faut dire que La barbarie avait attaqué l’Anti Œdipe dans les termes suivants : « Apologie du pourri sur fumier de décadence » On croirait lire Claudel sur Wagner. Qui aime bien châtie bien, Lévy décrit avec une grâce charmante les rencontres amicales qui réunissait les deux hommes avant la dispute. L’un racontant des potins à l’autre au bar du Lutetia. Il y a une fraîcheur juvénile dans les Mémoires Provisoires de Bernard-Henri Lévy qui tient au fait qu’il les a d’abord enregistrés sur le vif. Le livre est une galerie de portraits de 860 pages qui contient beaucoup de beauté, peu de clichés et au moins un chef-d’œuvre : le portrait de Gilles Deleuze.
L’auteur nous révèle un trait de caractère assez rare : il fait revivre, sans aucune amertume, ceux qui l’ont attaqué : « Or il se trouve que Deleuze aimait bien Hocquenghem. Il était sensible à sa beauté, ses boucles brunes, son insolence. Il disait qu’avec Hervé Guibert et quelques autres, il appartenait à l’espèce rare de ces jeunes gens « gombrowicziens », à la figure encore indécise, mais gorgée de désir et de ruse, qu’il voyait entrer dans l’époque. Et c’est ainsi que, sachant cela, je pris avec moi une copie de son manuscrit un jour où je quittai mon bureau de la rue des Saints-Pères pour aller à notre rendez-vous du Lutetia. « Qu’est-ce que t’as là, demanda Deleuze dont l’insatiable curiosité était une des qualités ? Ah mais ça a l’air bien… Très bien… » Il le feuilleta. S’arrêta sur un texte consacré à la mort de Jimi Hendrix, composé comme un calligramme d’Apollinaire. Déchiffra un article sur le désir homosexuel, rendu illisible par le fait que c’était la photocopie de la photocopie d’une page elle-même faite comme un damier d’à-plats aux formats et couleurs différents. Il semblait ému. Presque fébrile. Il tournait les pages de ses doigts maladroits, prolongés par des ongles immenses qui protégeaient une peau trop lisse et, selon la légende, dépourvue d’empreintes digitales. Parfois, il s’écartait, prenait du recul et, le sourcil levé, l’œil rond, considérait la page comme si c’était un tableau posé sur un chevalet. « C’est bien de publier ça, répéta-t-il, songeur… Très, très bien… C’est bordélique et, en même temps, si précis… Si rapide… C’est une antilope, ce mec… Et puis, dis voir une chose… Je ne sais pas encore… Laisse-moi lire… » Puis, se reprenant : « Laisse-moi voir ce que ça me fait… » Car lire, en bonne logique deleuzienne, n’était jamais simplement lire. C’était une épreuve. Une mise à l’essai de soi. Une injection de sens, une absorption de force, dont il convenait d’observer ce qu’elles faisaient dans l’âme et dans le corps. »
Quoi de plus vivant, fluctuant de désir, que ce passage ? il vient effacer ce qu’il a pu écrire de l’un ou de l’autre au temps des disputes. Cette profondeur n’est pas un effet de surface, elle tient à la perspicacité du remord. On tue ceux qu’on aime mais on continue cinquante ans plus tard de regretter ce qu’on a tué. Ou d’aimer qui vous a tué. Parce qu’à l’heure de l’amitié on l’a beaucoup regardé. Un mauvais esprit pourrait y soupçonner une coquetterie du mémorialiste — Deleuze ayant duré plus longtemps que cette nouvelle philosophie qu’il qualifiait de marketing— le souci de la postérité l’emportant sur les griefs oubliés depuis longtemps, Lévy réhabiliterait l’amitié qu’il avait bafouée afin de redorer son blason.
Serait-ce la cause de cette amende honorable, elle ne changerait rien à la finesse du trait et à la beauté du travail. La littérature n’est pas puritaine, le plus diabolique entrain à vouloir passer pour autre qu’on est, à partir du moment ou comme ici tous les sens sont mis en éveil devient de la bonne littérature, cela circule, cela jouit, peu importe qui écrit. Nous sommes séduits, troublés même par cette circulation de désir Deleuze—Hocquenghem— Deleuze dont le conducteur masqué, Lévy, sait si bien jouer pour se mettre en scène dans la position de celui qui a vu.
Oubliant par moment le rôle partisan où il s’est toujours montré brave sinon téméraire, passé dans un autre champ, le Lévy des Mémoires Provisoires est devenu celui qui se souvient, un homme du monde, parfois complaisant, parfois tout à fait injuste, mais d’une belle nature d’amateur d’âmes. Même à la guerre, ce genre d’esprit garde un œil sur ce que Deleuze appelait les points de démence, c’est-à-dire la singularité des êtres. C’est le méconnaître que de croire qu’épris de lui-même il ne s’intéresserait pas aux autres, parfois sans ménagement (Salman Rushdie émerveillé par un coup de téléphone d’Obama). Il y a un côté Charlus reporter chez ce lecteur de Proust et de Tintin.
Dans la liste des très bons portraits (encore une fois je parle de littérature de premier ordre, tradition française, sans pastiche, travaillée sur le motif avec des retours, des hésitations, des repentirs) voici un Pasolini rapace , un Althusser en Minotaure, un Benny Lévy ascétique revenu du maoïsme lisant à voix haute Madame Bovary à Sartre, avant d’être apaisé par la pierre blanche de Jérusalem, un Levinas rue Michel Ange, un Albert Cohen regardant la TV (dans le genre du Renan de Barrès) sur le thème à la Jacques Rigaut : « Qui n’est pas Solal ? c’est Albert Cohen » et un Aragon diabolique.
« Ne dites pas que je suis une starlette » avait recommandé le jeune BHL à Maud Molyneux dans un vieux Façade. C’est la starlette qu’Aragon suivit un soir de la librairie du Drugstore au Twickenham. Je voudrais citer tout le morceau sur Aragon.
Beaucoup de grands juifs dans cette galerie. Le retour au judaïsme de Bernard-Henri Lévy est une histoire connue. L’absence de foi qu’il confessait en 2009 à Michel Houellebecq dans Ennemis publics rend sa ferveur abondante, non sans humour (le livre entier est souvent drôle). Le portrait de Claude Lanzmann en slip de bain rouge, dégoulinant sur Robert Evans pour lui vendre le film Shoah au Beverly Hills Hotel est une scène de Goldoni. En arrière-plan, des millions de cadavres, le geste simple et atroce des paysans polonais se posant le doigt sur la gorge pour annoncer la mort… en avant plan la vie, la vie que le portraitiste aime plus que tout et dont il rend le mouvement avec une joie qui n’est pas feinte.
Mémoires provisoires (Olivier Nora Editions, 858 pages, 28 €)
Par Simon Liberati
Photo Ali Mahdavi




