À l’occasion de la parution de Jean et Romain (Grasset), nous avons rencontré Myriam Anissimov, biographe de Primo Levi, Romain Gary et Vassili Grossman, dans la cour placide de l’Hôtel des Saints Pères. De la relation tumultueuse entre Jean Seberg et l’écrivain à Joseph Brodsky en passant par le commerce de dentelles, l’écrivaine nous a livré une une masterclass, entre récit historique et anecdotes littéraires.
Vous avez fréquenté Romain Gary durant quelque temps avant sa mort. Aviez-vous déjà en tête d’écrire à son sujet ?
Myriam Anissimov : Pas du tout. J’étais une très jeune romancière et j’essayais de me faire connaître. Je venais d’être publiée chez Denoël et l’attachée de presse m’a fait faire une émission de télévision, qui s’appellait « Aujourd’hui Madame ». Elle paraîtrait très démodée aujourd’hui, mais c’était incroyablement regardé à l’époque. Comme je n’avais pas encore une grande réputation elle m’avait vendue à l’émission – dans laquelle tous les écrivains voulaient passer, c’était avant Pivot… – en disant : « Elle est très jolie, très photogénique, un vrai petit tanagra ». Lorsque je suis arrivée sur le plateau, le producteur de l’émission, Armand Jammot (il a aussi produit « Des chiffres et des lettres ») m’a regardé d’un air peu aimable… Il m’a dit : si vous n’êtes pas bonne, je vous coupe le micro. Je me suis retrouvée avec Romain Gary et deux ou trois autres écrivains, tous charmants. À la fin de l’émission, je suis allée prendre ma Volvo, à l’angle de la rue Cognacq-Jay et alors que je roulais doucement – Paris était désert, le soleil brillait, et je conserve ce souvenir comme une image éternelle –, j’aperçois Romai Gary, debout au bord du trottoir, complètement immobile, comme transformé en statue de sel. Il avait toujours au pied ses énormes bottes, qui dépassaient du trottoir, on aurait dit qu’il allait sauter d’une falaise. Je me suis arrêtée devant lui et lui ai demandé s’il cherchait un taxi, puis lui ai proposé de le ramener chez lui. Avant de descendre, il m’a donné son numéro et m’a dit : je vous appellerai demain. Et il l’a fait. Je suis venue boire le thé chez lui à cinq heures, dans son gigantesque appartement de 600 m2.
Votre histoire a donc commencé comme ça. Comment est née par la suite cette relation régulière ?
Il aimait bien les jeunes filles, j’étais très jolie et j’écrivais des livres… Et puis il y avait un lien tacite entre nous – le ghetto de Varsovie – et il l’avait compris. Je n’avais donc rien à voir avec toutes les nanas qu’il sautait. Il voulait me voir tous les jours, sauf le week-end, parce que j’avais une boutique de dentelles au marché qui me permettait de gagner ma vie. J’ai beaucoup participé à lancer la mode rétro à l’époque, j’avais un goût prononcé pour ça, avant même que les grands couturiers s’en emparent. Romain Gary n’aimait pas que je travaille le week-end, il disait que ça lui rappelait sa mère. Ça le rendait malade.
Dans votre dernier livre, Jean et Romain, vous décortiquez la relation parfois tumultueuse entre Jean Seberg et l’écrivain. Quel était le rapport que Romain Gary entretenait avec les femmes ?
Le regard que portait Gary sur les femmes n’a rien à voir avec ce qu’il raconte dans ses livres, comme dans Clair de femme. Il voulait sauter des filles, ça durait cinq ou dix minutes, puis retourner écrire. Comme il l’a écrit dans une lettre que je cite dans le livre, il n’éprouvait aucun sentiment pour celles avec qui il couchait. Il pouvait avoir de l’amitié avec une femme, mais c’était hors du cadre de ses relations sexuelles.
Il n’a jamais rien tenté avec vous ?
Il espérait qu’il se passe quelque chose. Mais bon, il avait l’âge de mon père, je le trouvais vieux, c’est bien normal. J’avais 29 ans, lui en avait 57. Ah, il était beau, c’est certain. Il avait une allure d’Hercule, avec ses yeux d’Azéri, bleus comme les calanques de Marseille, et sa peau d’Aztec. Il était maniaco-dépressif : il pouvait être d’une gentillesse désarmante comme d’une infinie cruauté. Au bout d’un certain temps, il commençait à s’impatienter. Il n’a jamais tenté pour autant de me toucher, dans le fond, il était assez timide derrière cette rudesse. Un jour, alors qu’il me servait du thé, il m’a dit, d’un air plutôt agressif : « Est-ce que je peux savoir quelles sont tes intentions vis-à-vis de moi ? » Au lieu de lui répondre franchement : « Je t’aime beaucoup, mais je ne coucherai jamais avec toi », j’ai bafouillé bêtement. On était assis d’un côté et de l’autre de la table du salon, sur des divans très bas. D’un coup, il a fait un bond immense, par-dessus la table, il m’a attrapée par les épaules et s’est mis à hurler : « Tu verras quand tu seras vieille, tu seras moche ! Moche comme ma mère ! » J’étais terrifiée. Tout en hurlant, il m’a fait traverser l’appartement, a ouvert la double porte et m’a jetée dans l’ascenseur en me lançant : « Va te faire sauter ! ». Et il a claqué la porte. J’étais en état de choc.
La rédaction de la biographie de Romain Gary vous avait demandé près de cinq années de recherche et d’écriture et un travail monumental d’archiviste. Comment s’est passée la rédaction de ce livre-ci ?
Un jour, j’ai reçu un mail d’Olivier Nora (DG de Grasset de 2000 à 2026, ndlr), il me disait : « Je connais l’existence de vos archives sur Gary, me permettez-vous de les consulter ? ». J’ai dit : « Non. Mais si vous voulez me proposer quelque chose, d’accord, parlons-en ». Par la suite, je l’ai rencontré et il voulait savoir ce que je n’avais pas encore exploité dans cet énorme corpus d’archives, pour en faire un livre.
Considérez-vous que votre méthode est davantage celle d’une historienne ou d’une romancière ?
Ni l’une, ni l’autre, je pense. Je suis complètement gaga d’un poète russe qui s’appelle Joseph Brodsky. Il était autodidacte et bien plus cultivé que les professeurs d’université de toute la Russie. Ce que j’aime, dans l’apprentissage autodidacte, c’est qu’on conserve une espèce de spontanéité à l’abri du formalisme. Je ne veux pas me comparer à ce génie, mais je m’identifie à ce type d’écrivain. J’ai quitté, comme lui, l’enseignement secondaire, et j’ai abordé l’écriture de façon empirique, en n’ayant aucune idée de ce que c’était que de construire un livre.
Avez-vous rencontré des personnes qui vous ont guidée dans cet apprentissage ?
Oui, heureusement, mon premier directeur littéraire. Nous faisions une réunion par semaine, et il m’a expliqué bien des choses. La rencontre avec mon mari, chef d’orchestre et artiste, a elle aussi été très formatrice. Il m’a introduite à la phénoménologie de la musique, ça a été une explosion dans ma tête, j’ai compris que j’étais loin de tout.
La biographie est un exercice exigeant…
Oui, pour Primo Levi (Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, 1996), l’exigence historique était énorme. J’ai été obligée de relire l’histoire du fascisme en Italie, celle de la Seconde Guerre mondiale, etc. Pour Gary, j’ai interviewé près de 130 personnes qui l’avaient connu de près ou de loin, j’avais 1000 fichiers dans l’ordinateur, 200 boîtes d’archives… Et à un moment donné, il faut donner une forme à tout ça, mais je ne ressemble pas à une universitaire. Lorsqu’on a donné ma biographie de Levi à traduire à Penguin Books, Peter Mayer, le grand patron, est venu me voir à Paris en me disant qu’il ne comprenait rien à mon livre. Les Anglo-Saxons sont beaucoup plus méthodiques que nous, il font des livres à tiroir, comme nous on apprenait à faire des dissertations, c’est très académique. Moi, je ne pourrais jamais me plier à ça.
Quelle image vouliez-vous que l’on conserve de Jean Seberg en écrivant ce livre ?
Je voulais montrer que cette très jeune fille de 20 ans, était intelligente et ravissante, mais sans culture. Elle n’avait rien lu, rien vu… Elle était candide. Ce qui explique qu’elle se casse la figure sur le tournage d’Otto Preminger, Saint Joan. J’ai revu le film, pour écrire ce livre, et je ne comprends pas qu’ils n’aient pas arrêté le tournage. Tout le casting cinq étoiles autour d’elle parle avec cette diction anglaise extraordinaire et elle, elle parle comme une petite américaine, avec cet accent très nasal, on n’y croit pas une seule seconde, la pauvre… Mais elle est devenue une star avant de savoir jouer la comédie.
Par quel aspect de sa personnalité Romain Gary a-t-il été attiré, au point de se séparer de sa femme pour elle ?
Il a vu cette fille ravissante, elle l’a dragué et il l’a trouvée attendrissante. Elle était extrêmement déterminée et on peut dire que Gary s’est un peu laissé faire. Ça a été un renouveau dans sa vie. D’ailleurs, il a continué à s’occuper d’elle, directement ou indirectement, jusqu’à sa mort. Il est devenu une figure paternelle.
Quel hommage voudriez-vous rendre à Romain Gary après tout ce temps ?
Dire que c’est quand même grâce à lui que j’ai pu faire éditer Irène Némirovsky, c’est lui qui me l’a fait découvrir. Il m’a dit : « Tu devrais en faire un article (j’écrivais pour le Nouvel Obs à l’époque), elle est morte dans une chambre à gaz mais c’est une grande romancière et dans les années trente, c’était la star de la littérature française ». J’ai donc interviewé ses deux filles. Dix ans plus tard, lorsque j’ai été présenter ma biographie de Gary un peu partout, je me suis rendue à Toulouse, à la somptueuse librairie de Christian Thorel, Ombre blanche. J’y croise une des filles d’Irène Némirovsky qui me dit qu’elle a terminé de retranscrire le manuscrit de sa mère, qu’elle avait trimballé avec elle dans une valise pendant toute la guerre. Je lui ai proposé de la faire paraître, ne serait-ce que pour la mémoire de sa mère. Cet inédit, dont j’ai fait la préface, est paru chez Denöel, avec l’aide de Olivier Rubinstein, le directeur des éditions. Je voudrais donc saluer cette filiation de la littérature, d’une génération à l’autre.
Par Violaine Epitalon
Photo John Foley




