Déjà 300 numéros que Technikart (devenu magazine en 1995 et mensuel en 1996) joue les trouble-fêtes. Pour l’occasion, nous nous sommes plongés dans les archives et les souvenirs des intéressés. Forcément culte !
1996/1999
En février 1996, Technikart, disponible en kiosque depuis octobre 2015, passe en mensuel et trouve son rythme de croisière. Au programme : concepts délurés, graphisme débridé et une succession de covers devenues cultes.
Jacques Braunstein (journaliste pour le titre jusqu’en 2014) : Avec ce premier numéro en kiosque, on se rend compte qu’on fait un magazine, un vrai. Mais pour l’instant on le fait encore bénévolement. Et c’est plein de coquilles : je relisais du mieux que je pouvais, pour retirer les fautes des autres (et ajouter les miennes)… Suivra toute une année de transition, où les amis artistes de Fabrice, qui écrivaient un papier tous les trois mois, se lassent, et une équipe plus journalistique se forme. On était une revue d’art un peu bizarre, on va devenir un magazine sérieux.
Raphaël Turcat (co-fondateur du titre et rédacteur en chef de 1991 à 2014) : Durant cette année arrive Philippe Nassif, une grande plume. Il avait une vision très intellectuelle de la Pop Culture. Il nous fait grimper d’un cran, en nous disant, par exemple, « si tu fais un dossier mode, tu n’écris pas “dossier” en haut de la page. Tu fais comprendre l’organisation par la mise en page ». Et puis le vrai tournant vient quand on passe en mensuel, en 1996. C’est là qu’arrive enfin un vrai directeur artistique, Thierry Chapuy, qui avait lancé le mag’ Interactif avec Ariel Wizman, une sorte de Wired français. Il rend la maquette plus moderne, plus lisible. Et il nous ramène Olivier Malnuit, qui officiait également chez Interactif, et qui se révélera une inépuisable boîte à idées.
Thierry Chapuy (directeur artistique du titre de 1996 à 1998) : À ce moment-là, les maquettes de presse en France sont au niveau zéro. Côté texte, Technikart voulait aller à l’opposé de tous ses confrères. Mais côté graphisme, on essayait juste de rattraper le niveau anglo-saxon, déjà sacrément déjanté. Je suis resté deux ans au magazine, où j’ai beaucoup travaillé avec Pierre Gayte (le photographe de la première couv’, ndlr). Surtout parce qu’il avait la priorité sur tous les shoots modes.
Fabrice de Rohan Chabot (co-fondateur du titre et éditeur) : Pierre Gayte était un type rigolo, un grand artiste, mais c’était une personnalité. En fait, comme Technikart a toujours été un truc assez indépendant et décalé, montait dans la rédaction qui voulait bien monter. Et pour faire ce qu’il avait bien envie de faire…
Thomas Cazals (journaliste nouvelles technologies) : Technikart est surtout connu pour ses concepts ultra précis. Je me rappelle d’une couve, en septembre 1998, titrée « Précaire et Branchée ». Et puis, à l’époque, tout devait être « cyber » et évoquer la technologie : les « Cyber Guérillas » (n°6, octobre 1996), le « CyberZen » (n°7, février 1997). Plus tard sont arrivés les « Techno-Beauf », qui ont fait la couverture du numéro 39, en février 2000.
Raphaël Turcat : On avait une chance : tout ce qu’on faisait, les gens le prenaient pour un truc branché. Une fois, on a envoyé le magazine en impression dans le mauvais format. Donc le canard est arrivé avec les photos complètement pixellisées, c’était horrible. En fait, plein de personnes ont dit « mais c’est génial cette histoire de photos pixellisées, c’est du génie ! ».
Fabrice de Rohan-Chabot : On avait de vrais conseils de rédaction, avec 25 personnes autour de la table. Ça durait toute la journée, tout le monde s’engueulait, et puis ils sortaient de ces trucs… Après, Raphaël faisait son choix.
Thierry Chapuy : C’était à qui sortirait la meilleure idée, mais surtout la plus bête.
Benoît Sabatier (journaliste musique et rédacteur en chef adjoint jusqu’en 2014) : On se plaçait contre la presse type Les Inrocks. On était des hédonistes, on faisait la fête et on écoutait du rap. Et on disait qu’ils étaient des étudiants dans leur chambre de bonne à écouter du Morrissey. On avait ce côté jouisseur.

Logo designé par Bill Butt, star de la Parson’s School de Paris, en couvertures de Technikart de juin 1992 (version gazette) à l’été 1999.
2000/2004
Au début des années 2000, Technikart est dans le vent. Ses sujets sont repris par les confrères, ses fêtes sont légendaires et son équipe rédactionnelle en ébullition permanente. Mais comment évoluer après avoir atteint de tels sommets ?
Guillaume Rappeneau (ancien de Paris Match, il est chargé de la régie Pub de 95 à 2001) : C’était un magazine qui critiquait la société de consommation, mais avec tellement d’humour, de justesse, que ceux qui étaient critiqués trouvaient ça absolument formidable.
Séverine Pierron (pigiste de 1999 à 2002) : Faire la couv’ de Technikart, c’était un plan média pour certains, quand ils voulaient avoir l’air impertinents.
Patrick Williams (journaliste, rédacteur en chef adjoint du magazine de 1996 à 2002) : Une des grandes qualités de Technikart, c’est que c’était une Ferrari avec un moteur de deux chevaux. Ça ressemblait à un magazine sur papier glacé, alors que c’était un fanzine au niveau des moyens. Mais du fait qu’on était mal payés, on s’autorisait toutes les libertés.
Séverine Pierron : Les locaux étaient à Bastille, dans l’ancien studio de John Galliano. Il y avait des courriers non ouverts, des piles de magazines, une poussière infernale et des personnalités folles comme Olivier Malnuit. Il m’a appris à tenir un angle et me confiait des interviews. On a lancé le site internet ensemble, en 2000. Olivier tapait comme un malade sur son ordinateur parce qu’il avait appris à taper à la machine à écrire. Quant à Fabrice, j’ai toujours trouvé qu’il s’habillait comme Sami dans Scooby-Doo. Au début, je ne comprenais pas tellement ce qu’il faisait, mais c’était un peu le mec de l’ombre qui trouvait des solutions.
Patrick Williams : C’était un peu misogyne, esprit Beigbeder. C’était une culture de mecs qui ricanent et mettent en scène leurs déboires amoureux. On n’était pas d’une folle modernité, et en même temps, on était capable de faire des numéros comme la « Tentation Gay » (n°29), où on disait qu’on voulait tous être homo.
Vincent Bernières (journaliste pigiste jusqu’en 2014) : Mon premier grand papier, c’était en 2001, dans le numéro spécial drogue. Grand consommateur, j’avais arrêté la drogue en 1994, devenant ainsi un consommateur repenti. Donc je suis devenu le « monsieur drogue » du magazine, car il en parlait beaucoup. Professionnellement, c’était l’endroit le plus libre que j’aie jamais pu connaître.
Benoit Sabatier : En 2003, grâce à mon ami Mirwais, qui était producteur et compositeur de l’album American Life, j’ai pu avoir une interview exclusive de Madonna. C’était fou, d’avoir cette artiste pensée comme un produit jetable dans les années 1980, et qui faisait une carrière exceptionnelle.
Jacques Braunstein : On avait un Directeur Artistique très branché, très snob, très sympa, c’était Thomas Gizolme. Il arrivait de New York et avait toujours les derniers objets qu’on trouvait chez Colette. En pensant à lui, j’ai écrit un papier « Petit couple, petit appart », qui parlait de ces branchés-bourgeois qui se passionnaient pour l’art contemporain et la « révolution par la danse ». L’article a très bien marché, apparemment j’avais mis le doigt sur quelque chose. C’était les bobos avant l’heure. Est-ce que Thomas était plus embourgeoisé que moi ? Je pense que ça s’est joué à six mois.
Benoît Sabatier : On n’aimait pas ce qu’on devenait. Des trentenaires avec une vie de couple, la boboïsation, les gosses… On en a même fait une couv : « Fuck les trentenaires » en octobre 2007.

Créé par Thomas Gizolme, ce logo s’impose sur les couvertures de septembre 1999 à l’été 2004
2005/2009
Devenu un « news Culture et Société », Technikart se veut plus mainstream. Devenu « une sorte de Nouvel Obs bourré » selon certains membres de la rédaction, le titre court après un lectorat plus grand public…
Laurence Rémila (journaliste devenu rédacteur en chef adjoint en 2007, il prétend être arrivé à Technikart à l’âge de 13 ans) : Quand on débarquait à Technikart, on y trouvait un mélange d’idées, d’origines sociales et de profils différents. C’est ce qui m’a plu, même si les rapports des journalistes les uns avec les autres étaient très durs.
Raphaël Turcat : C’était une bataille d’ego ! Il fallait vraiment réfléchir avant d’annoncer quelque chose en conférence de rédaction. C’est-à-dire que quand quelqu’un lançait une idée, la règle était d’abonder en contre-arguments pour savoir à quel point elle était bonne.
Benoît Sabatier : On avait cette page, le Poubelloscope. Je n’en reviens pas de la méchanceté qu’on avait. On jubilait de dégommer des gens très installés, très imbus d’eux-même qui se faisaient passer pour des grands artistes.
Patrick Williams : À force, on commençait à être reconnus comme autre chose que des gentils branleurs par les autres médias comme L’Obs, Télérama ou les Inrocks.
Emmanuel Poncet (journaliste à Technikart de 1998 à 2006) : Je travaillais à Libération, puis Technikart est devenu LE magazine avec qui je voulais collaborer, tout en continuant d’être un permanent de Libé. J’adorais sa conception de la culture en tant que pop-culture, j’étais fasciné par son ton. Le rite d’admission de la rédaction, c’était de traiter un micro-sujet en 1500 signes et de passer sous la fourche du mutique mais charismatique Raphaël Turcat. En 2008, quand j’ai participé à la création du GQ France, j’ai embarqué une bonne moitié de la rédaction avec moi : il n’y avait pas meilleur vivier que Technikart pour trouver des journalistes cools, créatifs et pro et créer un magazine pour hommes de 25 à 30 ans.
Nicolas Santolaria (journaliste, responsable de la rubrique média jusqu’en 2014) : Au bout d’un moment, le côté émulsion à disparu. Il n’y avait plus de conférences de rédaction. Tout le monde allait vendre son sujet à Raphaël. Il n’y a pas vraiment de suite à ce Technikart-là selon moi. Parce qu’il racontait quelque chose d’autre, toujours un peu à côté. Il n’a (et n’aurait jamais) su s’institutionnaliser.

Afin de rendre le titre plus visible en kiosque, le logo est placé dans un coin en haut à gauche. Il durera de septembre 2004 à l’été 2011.
2010/2014
Malgré les prouesses de Fabrice de Rohan Chabot, toujours partant pour lancer une nouvelle déclinaison du titre, Technikart n’échappe pas à la déflation du milieu. Fin 2014, ça y est : plus personne pour mettre du beurre dans les épinards.
Laurence Rémila : Le titre était arrivé au bout d’un cycle : malgré le lancement de hors-séries ou d’éditions étrangères (Technikart Chine, Technikart US…) et le lancement d’une nouvelle formule, plus grand-public (la couverture François Hollande titrée « Ce mec est-il vraiment normal ? »), à la rentrée 2011 (avec une belle maquette, plus moderne, signée Sophie Jouanneault), les perspectives d’évolution semblaient minces.
Sophie Jouanneault : Pour la nouvelle formule de 2011, on s’inspire du New York Magazine, de Wired, de GQ et d’Esquire.
Benoît Sabatier : On n’a pas su gérer la peoplesation des médias. Ce qui faisait notre force et notre vitalité, c’était d’être dans la contre-programmation. Malheureusement, sur les dernières années (avant fin 2014, ndlr), on a dû se fondre dans le moule. On s’est mis à faire des couvertures avec tous les présentateurs de Canal+ ou de la télé… Je ne m’y retrouvais plus.
Laurence Rémila : L’équipe se fatigue, chacun fait son truc dans son coin. Olivier Malnuit était chez Grazia (il reviendra), Benoît Sabatier vivait à Marseille, beaucoup des plumes étaient parties soit chez GQ soit chez Glamour, j’avais fait Schnock (co-fondé avec Christophe Ernault aux éditions La Tengo, ndlr) en 2011. Les couv’ de l’époque le trahissent : on avait des simulacres de conférence de rédaction, Olivier trouvait malgré tout des concepts, on en faisait un dossier en pilotage automatique… Le cœur n’y était plus.
Raphaël Turcat : Moi qui étais attiré par la modernité et la post-modernité, je trouvais qu’on avait fait le tour de la question. Soit on faisait un magazine de vieux branchés, ce qui aurait pu être drôle, soit on continuait d’écrire pour des gens de 20 ans en en ayant 40. Délicat.
Laurence Rémila : Je me rappelle d’une AG, à la rentrée 2014, dans le bureau des comptables – chez Technikart, ils finissaient tous soit en maison de repos, soit en ashram. D’un côté, les trois fondateurs, Fabrice de Rohan Chabot, Guillaume de Roquemaurel et Raphaël Turcat. De l’autre, les employés. La situation était critique, il y avait eu de grands retards dans le versement des salaires, etc. Turcat, sûrement lassé par ces dernières années (je le comprends), se range alors du côté des salariés. Très rapidement, il est décidé de mettre fin à l’aventure Technikart.
À la suite de cet épisode, la quasi-totalité de l’équipe démissionne. Le seul des cofondateurs restant, l’éditeur Fabrice de Rohan Chabot, demande à l’un des rédacteurs en chef adjoints, Laurence Rémila, de poursuivre l’aventure avec lui.
Laurence Rémila : Je trouvais aberrant qu’un média aussi compatible avec l’économie de marché fasse faillite. Si on avait été une revue de poésie ronéotypée, je comprendrais mieux : ça aurait été inévitable, voire noble. Mais bon, à ce moment-là, chez Technikart, on était une infime minorité à y croire encore.
Fabrice de Rohan Chabot : Même quand Olivier Malnuit partait ailleurs (Max au début des années 2000, Grazia dix ans après), il n’était jamais très loin. Il était absolument génial, mais c’était plus un auteur qu’un rédacteur en chef technique. Alors, il lançait des hors-séries et des grands dossiers, et à trois jours du bouclage on s’apercevait qu’il n’y avait que du faux texte.
Laurence Rémila : C’est donc moi que Fabrice choisit pour reprendre la rédaction en chef. Dans un premier temps, on devait prouver, chaque mois, que le mag’ était capable de générer plus de revenus que de dépenses – une bonne école que je conseille à tous. Dans un premier temps, j’étais assailli de conseils : on me disait que le titre devait vieillir avec son lectorat, être un masculin, rester fidèle à ses origines French Touch, se cantonner à l’underground ou au rétro-chic… Au fil des numéros, on a fait tout le contraire. En décembre 2014, j’ai pondu vaillamment un premier numéro avec Jim Carrey en couv’, et un budget proche de zéro. Quand je me replonge dans ces premiers numéros, je les trouve plus proches du fanzinat que de la presse pro, mais ils nous ont permis de tout apprendre sur le tas.

Retour au précédent logo en septembre 2011 pour la nouvelle formule signée Sophie Jouanneault.
Mise en story Adèle Thiéry
Interviews Adèle Thiéry (2026) et Anaïs Delatour, Léontine Bob, Violaine Epitalon (2021)




