JUDITH GODRÈCHE « POUR TOUTES LES FEMMES »

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Avec Mémoire de fille, formidable adaptation du livre d’Annie Ernaux, Judith Godrèche raconte l’entrée brutale d’une adolescente dans la sexualité, la honte et le silence, avec une réflexion sur le consentement. Rencontre à Cannes avec une cinéaste qui refuse de dissocier cinéma, politique et expérience vécue.

Avant la projection de votre film à Cannes en salle Debussy, vous avez déclaré « la vie vaut d’être vécue. » 
Judith Godrèche : C’est une phrase du film et du livre d’Annie Ernaux, Mémoire de fille. L’héroïne la prononce avec une immense innocence, avec cette idée que quelque chose de merveilleux l’attend… Et puis il y a la confrontation avec la réalité. Cette phrase me brise le cœur.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter aujourd’hui cette histoire d’une jeune fille qui arrive à l’été 1958 dans une colonie de vacances et qui va connaître une première expérience extrêmement douloureuse avec un homme.
Ce qui m’intéressait, c’était que le livre raconte aussi comment cette expérience a mis cinquante ans à devenir écriture. Je voulais que le regard de l’Annie d’aujourd’hui traverse le film.

Le film montre très clairement que la « première nuit d’amour » de l’héroïne est en réalité un viol.
Oui. Mais ce qui est vertigineux, c’est qu’Annie Ernaux elle-même a mis plus de cinquante ans à poser ce mot sur cette nuit-là. Même lors de la sortie du livre, en 2016, elle ne prononçait jamais le mot viol. Elle ne l’a dit publiquement qu’en 2020, lors d’un entretien pour France Culture.

Pour cette scène terrifiante, vous filmez une ampoule au plafond. 
Ce qui m’intéressait, c’était justement la banalité de cette violence. Le personnage de H, le moniteur joué par Victor Bonnel, n’est pas un monstre de cinéma, c’est un type comme les autres, pas un prédateur caricatural. Dans cette scène, je voulais rester dans le point de vue de la victime, sans aucun regard érotisant mais avec un regard féministe sur la violence. À ce moment-là, son regard se fixe sur des objets : l’ampoule, la table de nuit… Je voulais filmer cette sidération sans montrer frontalement. Trouver une grammaire presque chirurgicale. Tout passe par le hors-champ, par ce qu’on entend, ce qu’on imagine, ce qu’on lit dans ses yeux.

Vous avez tenu à ce que votre fille, Tess Barthélemy, interprète le rôle principal. Était-ce une évidence ?
Pour moi, oui. Mais une évidence pleine de questions. D’abord, est-ce qu’elle voulait vraiment interpréter ce rôle ? Ensuite, est-ce que les producteurs allaient accepter ? J’ai organisé des essais comme pour tous les autres acteurs, et je les ai montrés à Annie Ernaux sans lui dire que c’était ma fille. J’ai également montré à Annie les essais des autres comédiens, les costumes… Annie a lu plusieurs versions du scénario, elle a influencé certains de mes choix. Je voulais qu’elle puisse apprivoiser le film avant de le découvrir terminé.

L’écriture d’Annie Ernaux semble presque impossible à adapter tant elle est intime et précise.
On parle souvent de son « écriture plate », mais moi je la trouve au contraire ténue, extrêmement tranchante. Chaque mot est ancré dans quelque chose de très cru, de très exact. Chaque phrase contient une émotion immense. J’ai énormément parlé avec Annie. Je l’ai enregistrée pendant des heures. De nombreuses scènes du film viennent aussi de ce qui se trouve entre les lignes du livre.

Ce qui frappe, c’est à quel point ce récit de 1958 semble parler d’aujourd’hui.
Parce que malheureusement, beaucoup de choses n’ont pas changé, comme le harcèlement. Je pense qu’il y a encore énormément de jeunes filles – et de jeunes garçons – dont la première expérience sexuelle est un rapport non consenti, qu’ils ne parviennent pas à nommer comme tel. Ensuite vient la honte. Le sentiment d’être responsable de quelque chose dont on n’est pas responsable.

Depuis MeToo, a-t-on réellement changé de monde ou seulement changé de vocabulaire ?
Le patriarcat a le pouvoir et ne veut pas le lâcher. C’est un combat incessant, épuisant. À Cannes, il est important que des femmes puissantes comme Cate Blanchett prennent la parole pour légitimer la lutte.

L’engagement de figures publiques est nécessaire.
Oui, parce qu’il faut aussi des gens pour encaisser les coups publiquement. Mais dans le fond, on voit bien que le rapport de force reste le même : le plus puissant, le plus riche, le plus installé, continue souvent d’écraser les autres. 

Vous comprenez donc les femmes qui parlent des années plus tard.
Évidemment. Quand une femme accuse quelqu’un de puissant, elle sait très bien ce qu’elle risque…

La lutte est plus difficile quand c’est face à une personnalité installée ou un chanteur vedette ?
Regardez ce que dit Flavie Flament : pendant des années, elle avait peur de parler et qu’on la prenne pour une folle. Je la soutiens absolument. On doit peser nos mots, on finit par intérioriser cette idée qu’il faudrait être une victime parfaite.

Votre rapport aux plateaux a-t-il changé depuis MeToo ?
Évidemment. Pour moi, faire du cinéma aujourd’hui implique de penser la sécurité émotionnelle des acteurs et des actrices, le travail avec une coordinatrice d’intimité. Et le fait que ma propre fille soit au centre du film rendait cette question encore plus essentielle. Il faut que les plateaux de cinéma soient sécurisés. 

Et Annie Ernaux, qu’a-t-elle pensé du résultat final ?
Elle l’adore. Quand elle l’a vu terminé, elle m’a dit que le film était « pour toutes les femmes ».

Mémoire de fille de Judith Godrèche
Sortie en salle le 30 septembre

 

Par Marc Godin
Photo Dorian Prost