LE MOBILIER ET LA GÉOLOGIE REVISITÉE : MERYAM LAHLOU

Assiya Shab - Meryam Lahlou

À Maison & Objet, au détour des couloirs surexposés de Villepinte, ML Ateliers sort du lot par sa présence minérale, presque silencieuse. Rien d’ostentatoire. Rien de clinquant mais une certaine manière de refuser l’objet facile. Ici, le design tire parti du naturel dans tous les sens.

Marbre noir d’Assilah veiné de blanc, chêne massif, béton patiné à la main, métal traité en couches, le regard est vite happé par la densité des matières ; des matériaux qui ne cherchent pas à copier mais existent. Et l’on comprend très vite que le propos n’est pas seulement esthétique : ce mobilier a une ambition plus rare à notre époque – durer.

Ce stand n’a pas été monté, il a été posé, comme un bloc. Une palette de tons ocre, beiges, pierre, terre. Et, surtout, le brut, jamais grossier, toujours réaliste.

Les pièces de Meryam Lahlou parlent autant d’espace que de matière, comme fragments d’une architecture authentique. Elles ont ce quelque chose de souverain : elles n’ont pas besoin d’être nombreuses pour exister. On pourrait appeler cela du brutalisme poétique. Mais ce serait réduire l’affaire à une tendance. Car, chez elle, le brutalisme n’est pas un style ; c’est presque une morale, une espèce de morale de forme.

« Je suis fascinée par la nature. C’est une œuvre divine, imprévisible et authentique. » La phrase paraît simple. Pourtant, elle traverse toutes les pièces : la designer ne « corrige » pas la matière, elle la laisse parler. Elle l’emploie sans la travestir.

Une trajectoire d’artiste : pas juste une décoratrice de mobilier

On connaît les parcours lisses, calibrés, exportables. Le sien est d’un autre ordre : première exposition à huit ans, formation avec le peintre Guy J. J. Hosteins, diplôme de l’école Camondo, recrue de Jean Nouvel, collaboration avec Vogue et Dolce & Gabbana à Milan.

Mais, au lieu de se dissoudre dans une carrière internationale bien peignée, Meryam Lahlou rentre au Maroc, installe son atelier dans le Maarif (un quartier de Casablanca) et y fonde ML Ateliers. Depuis plus de douze ans, elle trace sa ligne : architecture d’intérieur et de mobilier mais, surtout, une manière de faire. Ce qu’elle dessine n’est pas « tendance », ni même « luxe » ; c’est beaucoup plus intéressant : c’est une œuvre d’usage.

Durer : une obsession discrète mais fondamentale

Il y a quelque chose d’intimement politique dans ce travail – dans le sens noble du terme. À l’époque du meuble jetable, de la matière imitée, du design qui s’épuise tous les deux ans, ML Ateliers revendique l’inverse : des matières nobles, naturelles, presque éternelles – marbre, bois massif, pierre, béton, poudre de métal travaillée au pinceau. On ne parle pas d’un mobilier fait pour être changé. On parle d’un mobilier fait pour être gardé.

Ces pièces ne vieillissent pas : elles se patinent. Elles ne perdent pas. Comme les pierres, comme les vieux bois, ces objets deviennent plus beaux avec le vécu.

Le fait main mais sans folklore

Ce qui saisit, quand on s’approche, ce n’est pas seulement la beauté des volumes ; c’est le travail. Le métal appliqué au pinceau, le ponçage manuel, la matière respectée au lieu d’être domptée. Cela se voit. Et cela se sent : il y a de la main, donc il y a de la vérité.

La console Arbora en est une preuve : un tronc noyé, avec ses creux, ses fantômes de branches, ses accidents et une tablette épurée qui ne cherche pas à « compenser » le chaos, mais à l’accompagner.

« Je laisse à la nature le soin de parfaire, à sa manière, chaque œuvre. »

Et l’on croit cette phrase parce que le résultat n’est pas « parfait » au sens industriel. Mieux que cela, il est juste.

Et puis il y a les noms. Et les noms parlent : Gaïa, Lava, Aurora, Pyra, Krater… Le vocabulaire n’est clairement pas décoratif. Il dit l’intention : ce design est lié aux éléments, à la géologie, au feu, au temps. Ainsi, la table Aurora, en cèdre du Liban et onyx translucide, semble éclairée de l’intérieur – comme si la pierre avait gardé sa lumière. La série Verduo évoque, quant à elle, une végétation fossilisée dans du marbre vert.

Maroc : présence discrète, signature assumée

Meryam Lahlou n’est pas dans l’ethnique de surface. Elle n’a pas besoin d’arabesques. Mais son Maroc est là, profondément : dans le marbre d’Assilah, dans la pierre locale, dans les teintes, dans cette relation au matériau qui relève presque du rite.

La pièce Scala, cube de pierre et métal, pourrait autant évoquer un cairn contemporain que les empilements géométriques de Carl Andre devenus presque mystiques. Le Maroc n’est pas un motif ; c’est une source.

Une clientèle d’initiés : architecture d’intérieur et objets d’art

Les lieux qu’elle a aménagés à Casablanca disent déjà le niveau : l’École nationale supérieure des industries du textile et de l’habillement (Esith), le Kenzi Tower Hotel, le showroom de la boutique de décoration d’intérieur Interior’S, le spa Lucie Saint-Clair…

Mais, à Maison & Objet, ce sont ses meubles qui aimantent. Sur le stand, les visiteurs professionnels s’attardent : architectes, décorateurs, collectionneurs. On photographie. On prend des notes. On comprend immédiatement : ces pièces entrent dans la catégorie des objets que l’on n’oublie pas.

Une autre idée du design contemporain

Ce que propose Meryam Lahlou est précieux parce que rare : un design qui ne veut pas être à la mode ; un design qui préfère être vrai, lourd, noble, traversant. Elle ne produit pas des objets ; elle extrait des formes de la nature pour les mettre au mieux dans le quotidien d’un espace.

Dans un monde saturé d’images et d’objets interchangeables, ML Ateliers propose une troisième voie : celle de la matière souveraine, de l’imperfection sublimée, de la beauté qui s’assume pleinement. Et, dans cette loi, il y a quelque chose de profondément rassurant : le temps n’est plus une menace ; il devient un allié.


Par Assiya Shabi