HÉLÈNE CHARBAUT : « UN CHAMPAGNE AVEC MA PHILOSOPHIE »

Hélène Charbaut champagne

Aînée de la famille Guy Charbaut, Hélène Charbaut a fondé sa propre marque de champagne, tout en aidant sur le domaine familial. Interview couteau suisse.

Vous avez fait une classe préparatoire à Reims, puis une école de commerce à Dijon, proposant un double diplôme vin et spiritueux. Quels enseignements avez-vous tirés de cette époque ?
Hélène Charbaut : Ça m’attirait énormément de pouvoir être proche de ces vins que j’admire. Et puis ça m’a permis d’avoir des petites expériences dans les vins bourguignons, et d’enrichir mes connaissances sur ce terroir prestigieux. Ce que j’ai beaucoup aimé là-bas, c’est justement l’approche parcellaire, avec des millésimés, que j’ai reprise pour la fabrication de mes propres champagnes. Je trouve que la Bourgogne a une petite longueur d’avance sur nous au niveau de la culture de ses vignes. Beaucoup de domaines sont déjà certifiés en biodynamie.

Vous êtes producteurs de champagne depuis quatre générations. De père en fils d’abord, et de père en fille pour la première fois avec vous. Ce changement a-t-il son importance à vos yeux ?
Pour moi, cela va dans l’ordre des choses, parce que je suis la première. Je suis l’aînée de ma famille et j’ai toujours porté de l’intérêt au domaine viticole. Mais effectivement, on rencontre des difficultés différentes quand on est une femme. Quand je suis arrivée sur le domaine, mes parents ne s’attendaient pas forcément à mon retour. On m’a proposé d’être plutôt dans la représentation, le commercial ou la comptabilité… Moi je voulais devenir vigneronne, dans le sens complet du terme, allant du travail de la vigne et du chai, jusqu’à la vente. Quand je suis arrivée en 2020 sur le domaine, je n’avais pas du tout idée de faire des champagnes avec mon nom, mais plutôt avec ma philosophie. Mes parents m’ont fait très justement remarquer que nos champagnes avaient déjà une trame, une clientèle, une économie. On a donc décidé de faire perdurer ensemble le goût et le style Guy Charbaut, tout en créant ma propre marque, avec une philosophie très différente. Traditionnellement, pour créer du champagne, on assemble des terroirs, des cépages, de la réserve et on va vinifier le tout dans des cuves inox neutres, avec des levures sélectionnées dans un institut oenologique. Le consommateur a ainsi la sécurité d’avoir toujours la même cuvée.

Votre processus est très différent…
Presque toute ma gamme est en millésimes et en monocépage. C’est-à-dire qu’une culture de vigne donnera un champagne spécifique, qui évoluera donc chaque année selon l’ensoleillement et les saisons. Je vinifie en fûts de chêne, de manière très naturelle et lente, dans des températures basses. En fait, cela se rapproche des Bourguignons ! Et lorsque je fais des assemblages, donc un mélange de deux fûts, ce sera à l’instinct, en me disant « tiens, cette barrique irait bien avec celle-ci ». J’adore l’idée qu’une année soit marquée par son acidité, une autre par sa sucrosité. Les personnes qui achètent mon champagne sont comme moi, ils aiment jouer à découvrir et retrouver des années. Ils aiment mes vins parce qu’ils ne sont pas standardisés.

Pour votre propre marque, Hélène Charbaut, vous faites en sorte d’intervenir le moins possible sur les vignes. Quelles sont les premières choses à mettre en place pour une agriculture plus raisonnée ?
D’une certaine manière, on va s’en remettre aux remèdes de grand-mère au niveau du travail de la vigne. Dans l’Europe d’après-guerre, en conséquence de la dureté de la relance de l’économie, et aux nombreux tests effectués pendant le conflit, on s’est mis à utiliser beaucoup de produits phytosanitaires mis en place sur le marché. Ça a permis, disons, de simplifier la vie à tout le monde. Avec des produits plus naturels, on ne se facilite pas la tâche. Mais le jeu en vaut la chandelle, parce que si on veut faire des vins et des champagnes de terroir, ça tombe sous le sens de prendre soin de ce terroir.

Une des choses que vous avez apportées à votre maison familiale, c’est la refonte générale de la direction artistique. Comment l’avez vous pensée ?
Jusqu’à l’année dernière, nous avions des étiquettes très génériques : notre nom et une dorure. Pour amener notre identité dans tout cela, j’ai travaillé avec Studio Gaillot, à Reims. Nicolas est venu visiter le domaine, et a découvert nos caves. Surtout, il a découvert la rotonde en leur centre, unique en Champagne. On s’est inspirés de cet élément pour le fond de notre étiquette. À ça, on a ajouté un design fait de petites tâches noires (selon les figures de Chladni), faisant référence à l’écho qui voyage dans la rotonde, plus ou moins intensément selon les cuvées. Enfin, j’ai ajouté des couleurs, auxquelles je suis très sensible.

D’où vous vient ce goût pour le beau ?
Je suis très portée sur les émotions et les sensations. Mon rapport à l’art passe surtout par ma sensibilité. J’ai vraiment besoin qu’il y ait un lien entre la forme et le fond, c’est presque une histoire de sincérité. Sur mes bouteilles, mes étiquettes sont la première rencontre avec le consommateur. C’est ce qui va lui donner envie ou pas d’en savoir plus sur notre vin. Lorsque j’ai lancé ma marque, avec l’artiste Quentin Mazat, notre envie était donc de créer une interprétation graphique du cépage. J’avais trois cuvées, dont un chardonnay, un pinot noir et un meunier. Quentin avait interviewé un panel de consommateurs en leur demandant quelle forme géométrique ils associeraient au pinot noir, quelle couleur au meunier… Finalement, on a obtenu une idée visuelle de ce que chaque personne ressent en buvant. Donc lorsque vous voyez mes bouteilles, vous savez un peu vers quoi vous allez.

La suite pour vous ?
Continuer à explorer mon terroir, continuer d’en apprendre tous les ans avec les millésimes… Je suis encore jeune, je suis arrivée en 2020, j’ai encore un grand nombre de choses sur lesquelles je dois progresser.

 

Par Adèle Thiéry
Photo Axel Vanhessche