FESTIVAL DE CABOURG : LA RÉVÉLATION PIERRE LE GALL

Pierre Le Gall Du fioul dans les artères

Récompensé au Festival de Cabourg, Pierre Le Gall, 37 ans, signe avec Du fioul dans les artères un sublime premier long-métrage sur la rencontre amoureuse de deux routiers. Il revient sur son parcours, l’accident qui a bouleversé sa vie et son envie de montrer des personnages queer autrement.

Pierre Le Gall
Pierre Le Gall © David Maurel


D’où venez-vous ?
Pierre Le Gall : Je suis né à Brest, dans une famille bretonne mais j’ai grandi dans le Calvados, dans un petit village normand. Mon premier choc de cinéma, je l’ai vécu grâce à Toto le héros dans la salle des fêtes de mon village. C’est un souvenir très fort parce que c’est probablement à ce moment-là que j’ai compris que le cinéma pouvait devenir un métier. J’ai ensuite étudié les lettres modernes et les arts du spectacle à Caen, j’ai bossé sur Michael Haneke, mais ma vraie formation est venue de la pratique. Avec une association de jeunes cinéastes, Les Films du Cartel, on tournait des courts-métrages, on apprenait sur le tas. C’est là que j’ai découvert le plaisir de raconter des histoires avec une caméra.

Vous avez longtemps travaillé comme scénariste avant de réaliser un long.
Oui, pendant des années. À Paris, j’ai travaillé dans la publicité, puis j’ai intégré le Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle. J’ai écrit pour le studio d’animation Xilam, pour la télé, pour différents projets. J’aimais écrire, mais au fond de moi il y avait toujours cette frustration : je voulais faire des films. À l’approche de la trentaine, je me demandais parfois si je n’étais pas en train de m’éloigner de ce rêve plutôt que de m’en rapprocher.

C’est un accident qui a changé votre rapport à la vie ?
C’est vrai. J’ai fait une chute très grave sur volcan en Martinique, la Montagne Pelée. J’ai failli mourir et j’ai une belle cicatrice sur le front. Quand on traverse une expérience comme celle-là, beaucoup de choses deviennent soudain très claires. J’ai compris que la vie pouvait s’arrêter brutalement et que je ne pouvais plus remettre mes envies à plus tard. Cet accident m’a poussé à me consacrer pleinement au cinéma et j’ai commencé à écrire Du fioul dans les artères. Il m’a aussi amené à parler de mon homosexualité à mon père alors que je ne l’avais jamais fait auparavant. C’est une période qui a provoqué beaucoup de bouleversements personnels.

Comment est né Du fioul dans les artères ?
Pendant le Covid, je suivais l’atelier scénario de la Fémis. Comme beaucoup de gens, j’étais assigné à résidence alors que les routiers continuaient à travailler pour faire tourner le pays. J’ai commencé à m’intéresser à eux et j’ai réalisé quelque chose de très simple : tout ce qui m’entourait avait un jour été transporté par un camion. Pourtant, je ne connaissais presque rien à ce métier. J’ai rencontré des chauffeurs, effectué des trajets avec eux et découvert des hommes et des femmes qui passent cinq ou six jours par semaine loin de leurs proches. Cette solitude m’a profondément touché.

Pourquoi avoir choisi d’y inscrire une histoire d’amour entre deux hommes ?
Je voulais raconter une histoire d’amour avant tout. Pendant longtemps, le scénario était différent. Puis je me suis posé une question très simple : si ces deux hommes étaient gays, célibataires et parfaitement assumés, qu’est-ce qui les empêcherait d’être ensemble ? La réponse n’était pas l’homophobie. La réponse, c’était le travail. Les kilomètres, les horaires, les absences, l’épuisement. J’ai complètement réécrit le film, je l’ai allégé, pour laisser de la place au spectateur. Tout à coup, le film a trouvé sa véritable forme. Ce qui empêche mes personnages de s’aimer, ce n’est pas leur homosexualité, c’est leur condition de travailleurs. 

Entre l’écriture et le passage du film à Cannes, combien de temps s’est-il écoulé ? 
Cinq ans et demi. Il a coûté un peu plus de deux millions, mais on a pas obtenu de financement des chaînes de télé, qui n’aimaient pas le sujet, sauf OCS Ciné+, et j’ai eu 28 jours de tournage. 

Cette approche semble s’inscrire dans une évolution du cinéma queer.
Je le crois. Aujourd’hui, on peut raconter des personnages queer sans faire de leur orientation sexuelle le sujet principal du film. Je trouve cela très beau. Mes personnages vivent leur désir librement. Ils ont d’autres obstacles à surmonter. Ce qui m’intéresse, c’est l’amour, le manque, la rencontre, la peur de perdre quelqu’un. Des émotions universelles. Recevoir à Cannes un prix qui récompensait justement ce regard a été extrêmement émouvant, ça a été un immense honneur, un beau moment inclusif.

Quel plan du film vous ressemble le plus ?
Le plan de la nuque poilue lors de la première rencontre des deux héros (rires). Quand ils l’ont vu à la Cinémathèque, tous mes copains m’ont dit que c’était LE plan Pierre Le Gall, car j’adore les hommes poilus et spécialement les nuques poilues. 

Après Cannes, vous venez d’obtenir le prix du jury jeunesse au festival de Cabourg. 
Pierre Le Gall : À Cannes, le film a reçu le Prix Révélation de la Queer Palm, créé pour l’occasion. Et j’ai été très touché à Cabourg d’obtenir le prix des jeunes. C’est très émouvant. La comédienne Vicky Krieps est même venue me voir et m’a dit « ton film a planté une graine dans mon ventre qui s’est transformée en fleur dans mon cœur. » Cela va m’accompagner très longtemps… Ce qui me touche, ce sont les spectateurs qui viennent me voir après les projections avec les larmes aux yeux. J’ai le sentiment que le film réveille quelque chose de très intime chez eux. Il parle d’amour, mais aussi du temps qui passe, du travail qui nous éloigne parfois des gens que nous aimons. Si les spectateurs ressortent de la salle avec davantage d’envie d’aimer, alors j’ai peut-être réussi ce que j’espérais faire en devenant cinéaste.

Du fioul dans les artères de Pierre Le Gall
Sortie en salles le 2 décembre

PALMARÈS DU 40e FESTIVAL DE CABOURG
Grand prix : Marie Madeleine de Gessica Généus et No Good Men de Shahrbanoo Sadat.
Swann de la meilleure réalisation : La Condition de Jérôme Bonnell 
Prix du jury jeunesse : Du fioul dans les artères de Pierre Le Gall



Par Marc Godin