En 1971, Ken Russell lâchait sur les écrans Les Diables, un trip hystérique, blasphématoire et viscéral, bientôt charcuté par la censure mondiale et planqué au fond des coffres de la Warner. Pendant des décennies, voir ce chef-d’œuvre maudit relevait du parcours du combattant. Jusqu’à ce que le critique britannique Mark Kermode ne parte en croisade pour déterrer les bobines perdues, dont la mythique séquence du « Viol du Christ », et restaurer la vision d’origine de son ami réalisateur. Rencontre avec l’Indiana Jones de la pellicule sulfureuse pour parler censure, folie collective et triomphe posthume.
Et si le film le plus dingue, le plus politique, le plus novateur de cette année 2026 était un film datant de… 1971, signé du Britannique Ken Russell (Tommy, Au-delà du réel, Music Lovers), mort en 2011. Lors de la dernière édition du festival de Cannes, lors d’une séance désormais mythique où l’on pouvait croiser Peter Jackson en short, Xavier Gens et la plupart des critiques déviants des quatre coins du globe (dont votre serviteur), Les Diables a été dévoilé dans sa version intégrale restaurée 4K. La Croisette s’est alors métamorphosée en cathédrale païenne, avec nonnes hystériques, sexualité déchaînée, satire politique, visions hallucinées. Épaulé par un Oliver Reed en fusion et une Vanessa Redgrave possédée, Russell filme déjà la logique contemporaine du lynchage collectif, la fabrication de l’ennemi public, l’hystérie morale. À la fin de la projection, on salue Mark Kermode, un des princes de la critique britannique et fidèle ami du regretté Ken Russell. Et lors d’une interview faite cet automne, il revient sur le combat d’une vie : la quête effrénée pour retrouver les fragments censurés des Diables et réhabiliter la vision originale du Saint Graal du cinéma subversif, d’un immense film baroque, trop longtemps mutilé, méprisé et invisibilisé par les studios.

Avant de commencer, je tenais à vous remercier du fond du cœur pour tout ce que vous avez accompli pour ce film. Cette projection des Diables en version restaurée au festival de Cannes restera un moment gravé à jamais dans ma mémoire, comme un rêve devenu réalité.
Mark Kermode : Merci beaucoup, cela me touche énormément.
Comment s’est concrétisée cette aventure autour du projet de restauration des Diables ? Vous êtes critique et vous étiez un proche de Ken Russell. Comment s’est faite la bascule vers cette quête ?
Tout a commencé lors d’une grande interview avec Ken au sujet de la censure, pour le magazine Sight and Sound. Je lui ai demandé ce qu’il s’était passé lors du montage initial des Diables. Il m’a raconté sa rencontre avec John Trevelyan, alors patron du BBFC (l’organisme de classification britannique). Trevelyan lui avait dit : « le film est formidable, mais il faut réduire l’intensité de certaines scènes pour affaiblir la portée de l’autorité religieuse et politique. » Ken déplorait surtout l’amputation de la grande scène centrale dans l’église, la fameuse séquence d’hystérie collective des nonnes s’entremêlant avec les visions et le désarroi spirituel de Grandier. Cette coupe détruisait l’équilibre narratif du film, son cœur : d’un côté, un homme imparfait qui découvre sa véritable vocation morale ; de l’autre, une institution qui s’effondre dans la démence et le blasphème sous la pression politique. Quand j’ai demandé à Ken où se trouvaient ces scènes coupées, il m’a décrit la scène avec une passion incroyable, en me disant : « c’est une de mes meilleures réalisations, mais vous ne la verrez jamais. Les bobines sont perdues ou détruites. »
Et c’est là que vous transformez en détective ?
Exactement ! Je ne suis pas archiviste de profession, mais l’obstination l’a emporté. Ken est devenu l’un de mes amis, et j’ai commencé à me renseigner auprès de contacts aux États-Unis et au Royaume-Uni. Pendant le tournage d’un documentaire sur le film, Hell on Earth, nous avions absolument désespérément besoin de preuves visuelles pour étayer nos propos. Après de multiples recherches dans les registres, nous avons fini par examiner une liste de boîtes de pellicules conservées dans les archives. L’une d’elles portait l’étiquette mystérieuse « C K 89 ». J’ai immédiatement pressenti qu’il s’agissait du code de censure (« Cut Key 89 ») du BBFC. Les archivistes pensaient que ce n’était rien de spécial, mais nous avons insisté pour ouvrir la boîte, qui avait mal été étiquetée. Elle n’avait pas été ouverte depuis des décennies et l’odeur de vinaigre à l’ouverture était saisissante ! À l’intérieur se trouvait l’assemblage complet de la fameuse scène centrale censurée dans la Cathédrale, ainsi que la séquence avec Sœur Jeanne et la relique.
Comment avez-vous reconstitué la bande-son de ces passages perdus ?
La pellicule retrouvée n’avait pas de piste audio synchronisée. Par chance, le monteur du documentaire n’était autre que Mike Bradsell, le monteur original des Diables ! Mike a réussi à retrouver les éléments sonores d’origine dans ses archives personnelles et à les réintégrer parfaitement aux images retrouvées que nous avons montrées dans mon documentaire.
Quelle a été l’étape suivante pour montrer ce résultat au public ?
Avec ma partenaire Linda Williams, nous avons projeté en novembre 2004 cette version intégrale des Diables au British Film Institute (BFI), la même que vous avez vue à Cannes, grâce au travail conjoint de Ken et de Mike. Mais la copie n’était pas restaurée, l’image était dégradée, sur un support vidéo. Néanmoins, la projection s’est faite devant une salle comble, en présence de Ken Russell lui-même. Quand le film s’est terminé, Ken était bouleversé. Il a dit, « voilà, c’est enfin le film que j’ai réalisé en 1971. » C’était une réhabilitation extraordinaire pour lui. Pendant plus de trente ans, le film avait été traité comme une œuvre mutilée, privée de son cœur battant. Retrouver cette continuité donnait enfin tout son sens à sa démarche artistique.
Restaient-il d’autres scènes coupées qui n’ont pas pu être réintégrées ?
Oui, il y avait quelques fragments secondaires, notamment de courts passages lors de la frénésie dans le couvent. Mais ces éléments n’avaient plus d’éléments sonores exploitables et Ken considérait de toute façon que les coupes mineures de transition étaient acceptables. L’essentiel – le grand morceau de bravoure poétique et politique – était bel et bien de retour.
Pour quelle raison la censure et le studio avaient-ils été aussi virulents en 1971 ?
À la lecture des rapports d’époque du BBFC, les censeurs étaient littéralement terrifiés et déstabilisés par la force du film. Ils craignaient des poursuites pour blasphème. Le problème majeur est que Warner Bros., au lieu de soutenir son réalisateur, a paniqué et a rejoint l’avis des censeurs. Ken s’est retrouvé seul pour se battre. Pourtant, quand je demandais à Ken s’il avait cherché à provoquer, il me répondait très sincèrement, « non, je n’ai rien inventé. Tout ce qui est dans le film est consigné dans les archives historiques de Loudun. »
Peut-on considérer que cette version restaurée est désormais la version définitive des Diables ? Sur le Net, on parle notamment d’une scène coupée avec des chiens…
Non tout est dans le film, la recherche du « Saint Graal » est terminée. C’est l’œuvre telle que Ken Russell la voulait. Au cours des deux dernières décennies, la réputation du film a complètement changé, de grands cinéastes comme Guillermo del Toro ont écrit sur son importance capitale, et la critique mondiale le reconnaît désormais comme un chef-d’œuvre visionnaire, et non plus comme un pur scandale d’exploitation.
Que ressentez-vous aujourd’hui après toutes ces années de combat pour ce film ?
Un immense soulagement et une fierté partagée. Il y a eu des moments où je pensais que cela n’aboutirait jamais. Revoir le film célébré aujourd’hui dans les plus grands festivals et cinémathèques, c’est un juste retour des choses. Un véritable poids s’est levé de mes épaules.
Le début des années 1970 a vu naître une vague incroyable de films chocs chez Warner, notamment avec Les Diables, Orange Mécanique, L’Exorciste, Performance, L’Inspecteur Harry, Délivrance… Comment analysez-vous cette période ?
C’était un alignement de planètes exceptionnel dans l’histoire du cinéma. Les studios prenaient des risques insensés et faisaient confiance à des visions d’auteurs sans passer par des test screenings lissants. Mais je ne dirais pas que c’était mieux avant. Aujourd’hui encore, on voit émerger des films audacieux et sans concession, cela prouve que le grand cinéma d’auteur n’est pas mort, même si cette époque des années 70 reste unique.
Y a-t-il un autre projet ou un autre film perdu que vous rêveriez de voir restauré de la même manière ?
Si je devais émettre un vœu, ce serait de voir une reconstruction idéale et complète de La Vie privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder. Une grande partie des éléments existe, même si certains pans en 35mm restent introuvables. Mais en ce qui concerne Ken Russell et Les Diables, le devoir est bel et bien accompli !
Les Diables de Ken Russell
En salles le 28 octobre
Par Marc Godin




