Repérée à 11 ans dans Toto le héros, passée sans préjugés par le cinéma d’auteur, la télé, le théâtre ou les courts-métrages, la comédienne belge trouve avec Notre salut, d’Emmanuel Marre, un rôle d’une subtilité rare. Portrait d’un électron libre du cinéma francophone qui a choisi d’apprendre sur le terrain et de ne jamais se laisser enfermer dans les cases de l’industrie.
Vous ne connaissez peut-être pas son nom, mais si vous avez croisé son regard dans Toto le héros, Le Fils du requin, Dalva ou plus récemment dans Notre salut, vous n’avez pas pu oublier sa silhouette délicate, son port altier qui évoque une peinture préraphaélite ou la mélancolie vibrante de son jeu. Sandrine Blancke appartient à cette catégorie d’actrices rares et précieuses dont le visage s’imprime profondément dans la mémoire du spectateur sans que leur nom soit forcément martelé par les tambours du vedettariat. Trente-cinq ans de carrière au compteur, plus de soixante-dix films, des séries TV, une multitude de courts-métrages, des incursions théâtrales intenses et des collaborations avec des cinéastes majeurs ou émergents… Née dans une famille populaire et ouvrière de Bruxelles, Sandrine a tracé une trajectoire singulière, loin des autoroutes balisées et des plans de carrière préfabriqués.
Aujourd’hui, alors que le film d’Emmanuel Marre récolte un succès critique et public considérables, la comédienne savoure cette visibilité nouvelle, sans pour autant oublier les années de vaches maigres et les rôles étriqués. « J’ai longtemps travaillé en incarnant des personnages secondaires qui remplissaient des cases prédéfinies et qui me demandaient, au fond, de garder une forme de cliché. Et là, tout à coup, avec Notre salut, j’ai accédé à des figures beaucoup plus subtiles où j’ai pu déployer un jeu comme je l’entendais, portée par un regard accueillant sur ce que je suis réellement, sans devoir cocher des cases. »
Le cinéma comme refuge
Pour saisir l’origine de cet instinct de liberté, il faut remonter à l’année 1991. Sandrine a tout juste onze ans quand elle est choisie pour incarner la jeune Alice dans Toto le héros, le premier long-métrage culte de Jaco Van Dormael, couronné par la Caméra d’or au Festival de Cannes. Dans sa famille, personne ne travaille dans le spectacle, aucun code culturel ne lui a été transmis et la comédie n’a jamais été envisagée comme un métier possible. « C’est lié à ce qu’on appellerait aujourd’hui un casting sauvage très, très large. Je me suis retrouvée contactée comme ça, par le hasard du hasard du hasard. Et cela a absolument tout changé à mon destin… »
Ce premier rôle agit comme un électrochoc vital. Face à une enfance traversée par la maladie, le cinéma change tout. « J’étais une enfant d’une timidité maladive, et mon enfance était très malade aussi, au premier sens du terme. Le plateau est devenu tout à coup un endroit où je pouvais me sauver. » La fillette enchaîne rapidement avec des œuvres sombres, rugueuses, comme L’Ombre du doute d’Aline Issermann ou Le Fils du requin d’Agnès Merlet. L’enfance y est dépeinte sans niaiserie, cabossée par la vie et confrontée à des adultes défaillants. Sandrine y découvre la beauté exigeante du cinéma d’auteur et comprend qu’il existe un univers parallèle où sa sensibilité peut trouver à s’exprimer pleinement.
L’échappée parisienne et l’école de la rue
À quatorze ans, Sandrine Blancke prend une décision radicale qui témoigne d’une autonomie peu commune : elle quitte la Belgique et son cocon familial pour venir s’installer seule à Paris. Après avoir interrompu sa scolarité classique pour suivre des cours par correspondance, elle entreprend même les démarches administratives nécessaires pour obtenir son émancipation dès ses quinze ans. Si la Belgique incarne à ses yeux un territoire hybride et surréaliste (« ce fameux cliché du joyeux bordel où l’absence de codes rigides permet de rêver très large, mais peut aussi manquer de repères »), la France lui apparaît comme un pôle d’attraction culturel, riche en cinéphilie et en moyens artistiques.
À Paris, l’ado apprend la vie par l’immersion brute. C’est l’école de la rue, des déambulations et des rencontres fortuites à travers les arrondissements. Ne possédant pas le bagage académique des comédiens issus du Conservatoire, elle se construit une culture sur mesure en passant ses journées entières au cœur de la bibliothèque du Centre Pompidou. « Comme je n’avais aucune référence familiale ou académique, je piochais des livres absolument au hasard à Beaubourg. C’était mon véritable conservatoire, mon école. » Sur le plan du jeu, elle adopte une éthique de travail d’une humilité totale : refuser le snobisme, tout accepter pour apprendre. Elle enchaîne donc les téléfilms, les séries populaires (Avocats et associés, La Kiné), les formats courts et les rôles modestes. « N’ayant pas fait d’école de théâtre officiellement, je me suis toujours dit qu’il fallait se former sur le terrain, en travaillant. Beaucoup d’acteurs prétendent construire une carrière uniquement par la sélection et le refus. Moi, je me disais qu’il fallait tout tenter, sans préjugés, car il y a toujours un enseignement ou un défi à tirer d’un plateau. »
De la fulgurance de Dalva au festival de Cannes avec Notre salut
Ce marathon discret est régulièrement jalonné de coups d’éclat qui rappellent la puissance de son talent. En 2023, dans Dalvad’Emmanuelle Nicot, elle n’apparaît que lors d’une seule scène majeure. Elle y incarne une mère confrontée au retour de sa fille après des années de séparation dues à un drame familial incestueux. Par la retenue, la dignité et la justesse chirurgicale de son jeu, elle transforme cette séquence en sommet d’émotion. La profession ne s’y trompe pas ; elle est sacrée meilleure actrice dans un second rôle aux Magritte du cinéma belge.
Puis vient 2026 et l’aventure de Notre salut, réalisé par Emmanuel Marre. Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes où il remporte le Prix du scénario, ce film historique se déroule sous le régime de Vichy et Sandrine Blancke incarne l’épouse de Swann Arlaud. Mais plus que le cadre historique, c’est le dispositif de mise en scène d’Emmanuel Marre qui agit comme un déclencheur esthétique pour l’actrice. Travaillant sans répétitions corsetées et à partir d’un texte ouvert à l’improvisation et à la vérité du moment, le cinéaste lui offre une liberté totale. « C’était une expérience fantastique, parce qu’Emmanuel nous laisse déployer notre propre intelligence et notre intuition sur la scène. Il cherche en permanence l’ici et maintenant, l’observation pure de l’énergie ambiante. On a le droit d’être soi-même, d’être fragile, intelligente, sensible et pétrie de paradoxes. Cela change absolument tout. » Le public répond présent massivement, propulsant le film vers des sommets du box-office.
Chemins de traverse
Loin de se laisser étourdir par cette lumière soudaine, Sandrine Blancke continue de privilégier les projets audacieux. On la retrouvera à l’affiche d’Un détour avec Diane, présenté au festival de Saint-Jean-de-Luz, réalisé par le duo belge Raphaël Balboni et Ann Sirot. Cette comédie-western singulière traite de la transmission des traumatismes familiaux intergénérationnels à travers un dispositif d’improvisation au long cours, mûri sur plusieurs années de répétitions et de maquettes audio. En parallèle, elle garde le désir intact de fouler plus souvent les planches du théâtre, une discipline qu’elle avait embrassée avec bonheur dans Linda Vista, de l’immense Tracy Letts, mis en scène par Dominique Pitoiset au Théâtre National avant que la pandémie ne vienne interrompre la tournée.
Fervente admiratrice du travail de la jeune génération de cinéastes, la comédienne salue l’évolution des pratiques sur les plateaux de tournage depuis la vague #MeToo. Dans les équipes émergentes et les courts-métrages qu’elle affectionne toujours autant tourner, elle observe un fonctionnement plus horizontal, déconstruit et démocratique. « Même s’il reste des réflexes tenaces chez certains anciens, la jeunesse d’aujourd’hui travaille avec un respect et une intelligence collective extraordinaires. J’essaie de trouver ma place avec discrétion et harmonie, mais mon cœur va clairement aux jeunes. Soutien aux jeunes ! »
Sandrine Blancke n’a jamais cherché à fabriquer un récit de carrière artificiel ou une success story à l’américaine. Son parcours est celui d’une artisane passionnée, guidée par la curiosité, l’éthique et la recherche constante de la sincérité. Dans une industrie cinématographique souvent obsédée par la jeunesse éphémère et les premiers rôles écrasants, son histoire démontre une vérité essentielle : la grandeur d’une actrice ne se mesure pas au nombre de lignes dans un scénario, mais à l’humanité irremplaçable qu’elle insuffle à chaque réplique, à chaque cadre.
Notre salut, toujours en salles
Un détour avec Diane de Raphaël Balboni et Ann Sirot
En salles le 10 février 2027
Par Marc Godin




