ANDREÏ ZVIAGUINTSEV : LE CINÉMA OU LA MORT

Andreï Zviaguintsev : Le cinéma ou la mort

Neuf ans après Faute d’amour, le génial réalisateur russe Andreï Zviaguintsev revient de l’enfer. Terrassé par une longue maladie, exilé en France depuis le début de la guerre en Ukraine, il signe l’extraordinaire Minotaure, primé à Cannes. Un remake inattendu de La Femme infidèle de Claude Chabrol, percuté de plein fouet par la mobilisation russe. Rencontre avec un cinéaste miraculé et en résistance.

Il s’est écoulé neuf ans depuis Faute d’amour. Vous avez frôlé la mort, la guerre a éclaté, et vous revenez avec Minotaure. Que s’est-il passé pendant cette décennie de silence ? 
Andreï Zviaguintsev : On ne résume pas neuf années si facilement. Peu de temps après Faute d’amour, j’ai demandé à mon ami et traducteur Joël Chapron de me faire une liste de films français des années 60 à 80. Je suis tombé sur La Femme infidèle de Claude Chabrol, dont nous avons essayé d’obtenir les droits, en vain. Avec le recul, j’en suis ravi : si je l’avais tourné en Russie en 2018, cela aurait été un tout autre film. Il n’y aurait pas eu le contexte de 2022. Et puis, de 2020 à 2022, il y a eu la pandémie. Après un Covid long, j’ai été plongé dans un coma artificiel pendant quarante jours. Les médecins allemands m’ont littéralement tout réappris. Il a fallu que mon cerveau réapprenne à ordonner à mes jambes de bouger… Un an de rééducation. Par miracle, une fois sur pied, Nathanaël Karmitz, qui avait récupéré les droits du Chabrol, m’a contacté. On tope à Paris en septembre 2022, je commence l’écriture, et deux semaines plus tard, Poutine annonce la mobilisation en Russie. C’est là que le réel est entré en collision avec le film.

La fidélité à Chabrol est bluffante, on retrouve des plans identiques. Mais dès que la caméra se décale, on aperçoit un tank, une affiche de propagande, et on bascule dans la dictature russe. Comment transcende-t-on un tel matériau ? Je vais prendre une image triviale : c’est comme une brochette. L’intrigue entre les protagonistes principaux, c’est la tige. Autour, j’ai piqué d’autres éléments : la double vie, le contexte politique, les images de la guerre. Tout cela est venu s’ajouter pour donner une autre ampleur. Mais il n’était pas question de passer Chabrol sous silence.

MINOTAURE


Au cœur de Minotaure, il y a cette incroyable séquence de vingt minutes, quasi muette. C’est jouissif de s’affranchir ainsi du dialogue ?
 
C’est le rêve de tout metteur en scène : faire un film sans musique ou réussir une longue séquence silencieuse. C’est jubilatoire d’offrir au spectateur le luxe de ne pas lire de sous-titres pendant vingt minutes ! La musique, au cinéma, c’est souvent de l’artillerie lourde. Quand on est moyennement satisfait d’une scène, la tentation est énorme d’y coller du Bach ou du Chostakovitch pour sauver les meubles. Je voulais que cette séquence tienne toute seule. Seulement par le cinéma.

Le film est d’une noirceur abyssale, mais la beauté plastique est saisissante. Pensez-vous, comme Dostoïevski, que la beauté sauvera le monde, ou aide-t-elle juste à en supporter la violence ? 
Il est plus facile de regarder les pages les plus sombres de la nature humaine si elles sont sublimées. C’est le principe du cadre, qui crée une distance. Prenez Guernica de Picasso, c’est l’une des représentations les plus terribles de la violence, et pourtant, nous pouvons la contempler. Pour rebondir sur Dostoïevski, la formule peut s’inverser : c’est peut-être le monde qui sauve la beauté, car c’est cette beauté, créée au milieu du chaos, qui nous permet de supporter la réalité.

En vous affirmant comme opposant en exil, quelle réaction attendez-vous du pouvoir russe ? 
La société russe est coupée en deux. Une minorité soutient la guerre, mais une énorme partie de la population la subit et est obligée de se taire. Mon film s’adresse à eux. J’espère qu’ils seront des millions à le regarder clandestinement sur le net. Le pouvoir dira que j’ai tout inventé, mais je sais que tout ce qui est dans le film est réel. Quant à la peur… Si l’on réfléchit trop aux conséquences, on est paralysé. Une catastrophe est en train de détruire mon pays. Je ne pouvais plus me taire.

De Léviathan à Faute d’amour, vous avez toujours filmé l’écrasement de l’individu. Avez-vous le sentiment d’avoir prophétisé ce qui allait arriver ? 
Je me méfie de cette idée. Les artistes ne sont pas des prophètes, nous observons simplement les mouvements profonds de la société. Léviathan n’était pas qu’un film sur la corruption, c’était celui d’un pouvoir qui ne reconnaît plus aucune limite morale. Les films ne prévoient pas l’avenir, mais ils révèlent des lignes de fracture que nous refusons encore de regarder. Le cinéma perçoit le tremblement avant le séisme parce qu’il travaille sur les symptômes invisibles.

Après la maladie, l’exil et cette guerre monstrueuse, qu’est-ce qui a changé dans votre rapport à votre art ? 
L’exil transforme tout, votre manière de respirer, de regarder les autres. Vous perdez vos habitudes, votre langue, et vous comprenez soudain ce qui reste. Pour moi, c’est le cinéma. Quand j’ai émergé du coma, il a fallu que je me raccroche à l’avenir pour survivre. En France, quand tu arrives comme immigré, tu es sur la marche la plus basse de l’escalier. Il a fallu que je me remette en selle, et ma seule selle, c’est ça. Si je n’ai pas le cinéma, je rends les armes. La guerre a renversé la table, elle a tout remis à zéro. Le cinéma ne sauvera pas le monde, mais il nous oblige à ralentir le regard. Il nous interdit d’oublier la réalité.

Le mal ne naît jamais d’un monstre, mais d’hommes ordinaires qui s’habituent. Est-ce cela, votre Minotaure ? 
Le Minotaure n’est pas seulement une créature, c’est le labyrinthe lui-même. Nous vivons dans des systèmes qui fabriquent progressivement leurs propres monstres. Le danger commence lorsque nous cessons de nous interroger sur notre responsabilité personnelle, en croyant que le mal, c’est l’autre. Hannah Arendt parlait de la banalité du mal, cela signifie qu’il peut devenir une habitude. Un film ne change pas le cours de l’Histoire, mais il peut empêcher des consciences de s’endormir. Aujourd’hui, je ne sais pas si je pourrai retourner vivre en Russie un jour. Mais les régimes passent. Les guerres s’achèvent. Les films, eux, demeurent, comme les derniers témoins d’un monde disparu.

Minotaure d’Andreï Zviaguintsev 
Sortie en salles le 14 octobre 2026


Par Marc Godin