MARINA DE VAN, LA CHAIR ET LE VIDE

Ma nudité ne sert à rien de Marina de Van

Mise au ban de l’industrie, l’auteure du sublime Dans ma peau revient avec Ma nudité ne sert à rien, geste de cinéma radical, brut et panique. Écartant les intermédiaires, la cinéaste y offre son propre corps, vieillissant, délaissé, pour ne pas sombrer dans l’invisibilité. Rencontre sans filtre avec l’écorchée vive du cinéma français.

C’est l’histoire d’une apparition, d’une disparition et d’un retour à la vie.

Le cinéma français adore ses enfants terribles, à condition qu’ils finissent par rentrer dans le rang ou qu’ils acceptent de jouer les rebelles folklos dans les dîners en ville. Mais que fait-on de celles et ceux qui refusent de rogner leurs griffes ? De ceux dont l’intransigeance artistique s’avère trop coupante pour les grilles d’évaluation du CNC et les comités de lecture des télés ? On les laisse sur le bord de la route, on ferme les robinets du financement, on oublie leur nom, et on attend prudemment qu’ils s’évaporent dans l’indifférence générale.

Marina de Van connaît trop bien ce protocole d’invisibilisation. Révélée au tournant des années 2000 par des scénarios d’airain pour François Ozon (Sous le sable, 8 Femmes), elle signe un coup d’éclat tonitruant en 2002 avec Dans ma peau, premier long-métrage stupéfiant sur la fascination autodestructrice d’une femme pour sa propre chair. Un film immense, insoutenable, inoubliable, (mal) recopié par Julia Ducournau (Grave) ou Coralie Fargeat (The Substance) qui ont pourtant éclipsé Marina. Un chef-d’œuvre malade comme on en voit peu dans une vie de cinéphile. Très vite, comme Gaspar Noé à ses débuts, la cinéaste se heurte peu à peu au mur de verre d’un milieu effrayé par la radicalité.

La mise à mort survient à Cannes en 2009, lorsqu’elle présente l’excellent Ne te retourne pas, blockbuster d’auteur à huit millions d’euros porté par Sophie Marceau et Monica Bellucci. Un film envoyé au casse-pipe alors qu’il manquait quatre mois de post-production pour finaliser les effets spéciaux. « Je ne voulais pas aller à Cannes parce que le film n’était pas fini, se rappelle-t-elle aujourd’hui. Mon producteur m’a écrit : “Si on ne va pas à Cannes, je m’immole par le feu.” Tout le monde était hystérique. Sous cette pression terrible, j’ai commencé du jour au lendemain à boire, à être complètement ivre dès 9h du matin. Je suis arrivée à Cannes dans un état… médicaments, alcool, drogue. Personne ne m’a dit que la presse avait démoli le film, ils m’ont protégée. Tout le monde le savait, sauf moi. » Après la crucifixion critique et un box-office décevant (200 000 entrées), le verdict tombe, brutal : « Tout d’un coup, je suis devenue blacklistée. Parce que j’étais nulle, j’avais fait un bide, j’étais sans talent. C’est souvent le sort des femmes… » Bientôt, Marina de Van sombre. Dans la drogue. Dans l’alcool. Dans l’oubli… 

Vingt ans après ses débuts, face à l’étouffement, aux portes closes du CNC et à une réputation « compliquée » qu’elle traîne comme un boulet injuste, elle signe un retour fracassant. Son nouveau film, titré sans détour Ma nudité ne sert à rien, est une déflagration intime, une réponse sauvage à l’inertie du système.

Le corps comme ultime bastion

Pour comprendre la genèse de cet ovni, il faut revenir au point de départ : le sentiment d’asphyxie professionnelle d’une créatrice qu’on a voulu ranger au placard et qui a vu une vingtaine de projets capoter. Face au vide des propositions et à l’impossibilité de monter des projets traditionnels, Marina de Van choisit une forme d’insurrection poétique. « Elle est née d’une frustration très concrète : je ne trouvais plus aucun producteur. Projet après projet, je me heurtais à des refus, à des silences, à une forme d’invisibilisation. À un moment, presque en plaisantant, je me suis dit : “Je vais leur montrer mon cul !” C’était une provocation, mais aussi un déclic. J’ai proposé à un producteur de faire un film où je serais nue du début à la fin, pour parler de la solitude d’une femme qui vieillit. Il a accepté. »

Pour mener à bien ce projet sans budget et sans filtre, la réalisatrice s’est affranchie des pesanteurs habituelles d’un plateau de tournage. Pas d’armée de techniciens, pas d’assistant réalisateur pour lui apporter son café, pas de script préétabli. Armée d’un appareil photo posé sur pied et sans retour image, elle s’est filmée chez elle, dans le plus simple appareil, accumulant des plans comme on consigne les pages d’un journal intime qu’aucun éditeur n’oserait publier.

« Il n’y avait ni scénario, ni structure, juste une liste de situations, sans aucun ordre. Le film s’est véritablement écrit au montage. Je ne tournais pas des plans pour raconter une histoire, mais pour accumuler une matière. Des fragments, des gestes, des états. Au montage, j’ai découvert des correspondances que je n’avais pas anticipées. Cette liberté-là est très précieuse. »

Le dispositif s’est articulé autour d’une bricole formelle salvatrice : naviguer entre l’auto-enregistrement en solitaire et le renfort ponctuel de deux chefs opérateurs (Vincent Mathias et Romain Lebonniec) venus saisir des extérieurs ou des séquences interactives. Mais la constante demeure la mise à nu, au sens littéral comme au figuré.

Anatomie de la solitude

Ce titre, Ma nudité ne sert à rien, résonne comme un constat lucide, presque tranchant, sur la valeur marchande et érotique du corps féminin lorsqu’il franchit le cap de la cinquantaine dans une société hyper-sexualisée mais paradoxalement puritaine dès qu’il s’agit de scruter le temps qui passe. « Ce titre s’est imposé immédiatement. Ma nudité ne sert à rien, parce que je me vois nue tous les jours dans mon miroir, et pourtant personne ne me voit, personne ne me touche, personne ne me désire depuis des années. D’ailleurs, je n’ai plus de désir non plus. Ce corps existe, mais il ne sert plus à personne. Et je me dis que bientôt, il sera trop tard, il deviendra un chaos. »

Dans le film, Marina de Van ne cherche ni à érotiser sa silhouette ni à la martyriser pour susciter une pitié facile. Sa nudité y est abordée avec le détachement d’un vêtement du quotidien. Une absence totale de pudeur qu’elle attribue avec un brin d’ironie aux vestiaires sportifs et à ses expériences d’actrice passées, notamment chez Pascal Bonitzer (Je pense à vous en 2006). Mais sous l’apparente banalité du quotidien dépeint – les errements grotesques et désenchantés sur les applications de rencontre, la recherche d’un contact humain à une époque où le sexe s’envisage sur un mode d’efficacité consumériste –, affleure une réflexion sociologique d’une justesse brutale sur l’invisibilité des femmes de 50 ans.

Une mise à nu d’autant plus courageuse que l’industrie continue d’entretenir à son égard une méfiance tenace, souvent teintée de misogynie systémique. « On prend une réalisatrice quand le sujet paraît « féminin » : un film sur la ménopause, la maternité… Mais pour tout le reste, si c’est juste une course-poursuite ou un polar, on prend un homme. L’homme est le standard. Quand j’ai proposé une adaptation de Stefan Zweig au CNC, on m’a répondu : « Ça ne ressemble pas à du Marina de Van. » Si ça me ressemble c’est trop clivant, et si ça ne me ressemble pas, on ne m’attend pas là. C’est une impasse… »

Esthétique de la cicatrice

Chez Marina de Van, le corps n’a jamais été un simple véhicule narratif ou un objet plastique décoratif ; il est le terrain de jeu et d’épreuve ultime. Les admirateurs de Dans ma peau se souviennent de cette plongée dérangeante dans la chair entaillée. Dans Ma nudité ne sert à rien, la relation à la matière organique reste centrale, traversée par des visions presque « body horror » où la réalisatrice malaxe et étire sa peau élastique pour scruter les prémices du vieillissement. Une obsession de la chair, de la fracture et du sang qui plonge ses racines dans une enfance jalonnée par la douleur physique et les traumatismes corporels.

« Mon histoire personnelle y est pour beaucoup : enfant, j’ai eu ce grave accident, avec six ou sept opérations. Le sang, la chair ouverte, ne m’ont jamais effrayée. J’y ai même trouvé une forme de beauté. Cette fascination ne m’a jamais quittée. Tous mes films sont autobiographiques, même Dans ma peau… »

Face à la crudité de ces confidences, Ma nudité ne sert à rien apparaît moins comme un coup d’éclat nombriliste que comme une tentative désespérée et magnifique de sublimer la blessure par l’image. En refusant le filtre rassurant de la fiction et les faux-semblants de la comédie bourgeoise, de Van fabrique un objet cinématographique clinique, affranchi de tout militantisme opportuniste. « Je ne me vois pas comme une cinéaste politique, je n’ai aucune conviction militante. Mais c’est vrai que l’on ne voit jamais ces corps-là à l’écran, surtout pas dans une nudité non érotisée. Pas pour séduire, pas pour provoquer, simplement pour exister. »

Continuer malgré tout

Tourné dans une sérénité paradoxale, ce projet a agi comme une véritable catharsis pour la réalisatrice. Loin d’être un constat d’échec, le film transforme l’isolement en matière partageable, réclamant du spectateur un regard dépourvu de voyeurisme pour atteindre ce que l’artiste recherche au fond depuis toujours : « être comprise. Et aimée. » Cette impulsion créative retrouvée a d’ailleurs été si vive que Marina de Van a enchaîné dans la foulée avec un autre long-métrage, Tous comptes faits, réunissant le même personnage fictif avec l’actrice Anna Mouglalis, tout en continuant de faire des apparitions rares comme comédienne, un domaine où le milieu s’obstine là aussi à l’enfermer. « Au cinéma ou à la télé, on fait uniquement appel à moi pour les psychotiques (elle se marre, NDR), notamment une SDF folle dans Garde à vue. Mais j’ai aussi joué une agente de la DGSI qui parle hébreu dans Le Bureau des Légendes… Les gens ont peur qu’une réalisatrice soit casse-pieds sur un plateau, ce qui est absurde. Si je suis actrice, je fais ce qu’on me dit. »

Malgré l’amertume face à un système frileux et des rumeurs persistantes (« quelqu’un du milieu a dit :« Marina, ce serait mieux si elle était morte, on s’apercevrait peut-être qu’elle avait du génie » »), la cinéaste ne renonce pas. Elle a écrit de nombreux romans, encore plus de scénarios, et a plusieurs projets de réalisation sur le feu. « J’ai besoin d’équipes, d’acteurs, de moyens. Ça me manque énormément. Ma nudité ne sert à rien est un geste de survie artistique, clairement. C’était une façon de continuer à faire du cinéma malgré tout. De ne pas disparaître. De dire : je suis encore là, avec mon corps, ma caméra, mon regard. »

Avec Ma nudité ne sert à rien, Marina de Van prouve que l’on peut priver une artiste de budgets, de studios et de projecteurs, mais pas de sa fureur d’exister. Un film-somme, viscéral et salutaire, qui rappelle que le grand cinéma naît souvent là où le confort s’arrête.

Ma nudité ne sert à rien de Marina de Van
En salles le 28 octobre


Par Marc Godin