LOUIS BROISSIN : « EN PERPÉTUELLE CONSTRUCTION »

Louis Broissin

Avec sa collection de fin d’études à l’IFM, présentée en ouverture de la Fashion Week, Louis Broissin s’empare de l’expression « Bonjour Madame » pour interroger les projections liées au genre et proposer une masculinité plus fluide. Entre cinéma, expérimentation et savoir-faire, il revient sur la naissance de son univers créatif.

Tu as grandi dans le Sud, à Gréoux-les-Bains, entre une mère psychanalyste et un père ingénieur en informatique. En quoi cela a façonné ton rapport à la mode ?
Louis Broissin : L’art en général n’avait pas une place très importante là-bas. Mais j’ai eu la chance d’avoir une famille qui m’a sensibilisée à toutes les formes de culture. Ça passait par la mode, mais aussi par le cinéma et les musées. J’ai très tôt été éveillé à différentes formes d’expressions. Mes parents ont toujours tenu à maintenir un équilibre entre la littérature et les mathématiques. Je n’ai jamais grandi avec un seul prisme ou une seule façon de penser. Au contraire, j’ai toujours eu cette pluralité de choix et d’interprétations. Chez nous, le débat avait toujours sa place et il n’y avait jamais une seule bonne réponse.

Tu t’es inspiré de l’aviatrice Betty Skelton pour penser cette collection. Quelles sont d’autres figures ou œuvres qui ont construit ton imaginaire ?
Les films pour lesquels Jean Paul Gaultier a créé les costumes, comme Kika de Pedro Almodóvar ou Le Cinquième Élément. Cette manière d’aborder le vêtement est très théâtrale et sculpturale, assez différente de la mienne. Il m’a énormément inspiré dans sa façon de traiter un sujet et dans la richesse visuelle qu’il déploie pour construire une histoire. C’est cette ambition narrative qui m’inspire plus que son esthétique en elle-même.

Comment définis-tu ton univers créatif ?
Il est en perpétuelle construction. Étant très jeune, j’ai conscience qu’il est encore peu défini. Aujourd’hui, il s’ancre vraiment dans le vêtement, mais surtout dans l’hybridation. Je me nourris de tout ce qui peut faire dialoguer les genres artistiques. La dualité est centrale dans mon univers créatif : je mets toujours deux choses en confrontation. J’aime associer des idées très précises que j’ai à des éléments qui, au premier abord, n’ont rien à voir.

Tu étudies à l’IFM depuis trois ans. Quel effet a eu l’Institut sur ta manière de créer ?
J’avais une vision très fantasmée de la haute couture : tout avait l’air tellement simple. J’y ai compris l’importance d’expérimenter et de créer en tenant compte du contexte actuel. Comment relier une idée à une robe, comment un vêtement peut dénoncer, plaire ou déplaire… L’école m’a vraiment appris à mesurer tout ça et à l’intégrer dans le vêtement final.

Tu as été sélectionné par l’IFM pour présenter ta collection de fin d’études en ouverture de la Paris Fashion Week. Peux-tu retracer le chemin qui t’a mené de l’expression « Bonjour Madame » à une réflexion sur l’identité ?
Avant même d’arriver à Paris, on m’a toujours associé à une certaine forme de féminité, que ce soit par ma sexualité ou mon apparence. C’était déjà ancré en moi, même si c’était peut-être un peu enfoui. En en parlant avec mes professeurs et mes proches, on s’est rendu compte que tout le monde m’appelait « Madame », presque sans que j’y prête attention. Je me suis alors demandé ce que cette simple appellation pouvait déclencher en moi, mais aussi chez les autres. C’est de là qu’est née l’idée d’explorer une nouvelle forme d’expression, plus fluide, et d’ouvrir la discussion autour des questions de genre.

Comment l’as-tu traduit en un choix de matière, de coupe et de forme ?
J’ai repris des codes que l’on qualifie de « masculins » : le tailleur, la coupe à plat – des éléments extrêmement codifiés. Je les ai ensuite retravaillés comme je le faisais avant d’arriver à l’école, avec de très grands volumes et de larges pans de tissu, davantage associés au « flou ». J’ai voulu faire converger ces deux approches dans un même vêtement afin de créer une forme de fluidité autour du genre, directement dans la construction du vêtement, et pas seulement à travers le choix des mannequins, par exemple. J’ai cherché à mêler ces codes masculins à une part de féminité que, en tant qu’homme, je ne connais pas directement, mais qui m’a pourtant toujours été projetée.

Tu as travaillé ton cuir avec le tanneur Bodin Joyeux. Comment est née cette collaboration ? 
C’est difficile de trouver des fournisseurs qui sourcent leurs produits et qui sont transparents sur leurs méthodes. À l’IFM, on a la chance qu’un salon soit organisé avec des tanneurs qui souhaitent collaborer avec les étudiants. Je me suis naturellement tourné vers Bodin Joyeux parce qu’ils travaillent un cuir d’agneau extrêmement souple, avec une vraie fluidité, qui correspondait à mon projet. Bodin Joyeux appartient à la maison Chanel, ce qui a renforcé ce sentiment d’être accompagné et soutenu par des personnes capables de travailler aussi bien avec de jeunes étudiants qu’avec des créateurs qui ont marqué l’histoire de la mode.

Qu’as-tu appris sur le cuir ?
J’avais déjà la chance d’être en spécialisation maroquinerie, donc j’ai été accompagné par mes professeurs, qui m’ont transmis tout le savoir-faire lié au travail du cuir. Avec Bodin Joyeux, j’ai surtout appris le respect de la matière, de la coupe, et l’importance de ne pas le gâcher. C’est une matière luxueuse et rare, qui demande de la responsabilité.

Quel sujet te paraît encore trop peu considéré dans l’industrie de la mode ?
Beaucoup de gens sont sous-estimés, beaucoup ne sont pas crédités. Au-delà de ça, on doit progresser sur la question écologique, sur la question de l’inclusivité et du corps, mais aussi de la personne en elle-même. Il faut se poser la question d’où vient le vêtement, d’où viennent les matériaux. Une des plus grandes aberrations de notre siècle, c’est de se dire que lorsqu’on met autant d’investissement dans une pièce, une personne va la porter une seule fois et la jeter. Lorsque je crée un pantalon, je ne le vois plus simplement comme « un pantalon », mais presque comme une œuvre d’art.

Y a-t-il une maison ou un créateur avec qui tu rêverais de collaborer ?
J’aimerais un jour intégrer une maison comme Hermès, Chanel ou Louis Vuitton, parce que ce sont des maisons dont les ateliers et le savoir-faire sont tellement exceptionnels qu’ils offrent une liberté immense en matière de création et de développement textile. J’aime aussi beaucoup le travail de Daniel Roseberry chez Schiaparelli. Il aborde le vêtement comme une véritable œuvre d’art, avec un grand soin apporté aux ateliers et à la conception de chaque pièce. Mais j’aimerais tout autant collaborer avec de jeunes créateurs que je ne connais pas encore, qui portent une vision libre et singulière de la mode.

 

Par Sarah Lakroun
Photo Nathan Michea