Producteur de Casino ou de La Môme, Alain Goldman signe avec Moulin une œuvre tendue, viscérale et profondément contemporaine. Pour Technikart, il revient sur la genèse du projet, le choix de László Nemes, le tournage en Hongrie, le travail en 35 mm et la polémique à Cannes.
Moulin est un film de producteur. Qu’est-ce qui vous a donné envie de produire un film sur Jean Moulin ?
Alain Goldman : Je ne sais pas très bien ce que veut dire « un film de producteur », mais j’avais envie de faire quelque chose sur Jean Moulin. Pas tant sur l’homme que sur la notion de résistance. Je ne voulais pas faire un énième film sur la Résistance. Ce film existe déjà, il s’appelle L’Armée des ombres et c’est un chef-d’œuvre ! Je voulais donc réfléchir à une autre question : qu’est-ce que résister ? Et la forme sublime de la résistance, quand on n’est plus dans les mots, mais qu’on fait obstacle à la barbarie avec son corps. En l’occurrence, Moulin est prêt à mourir pour la liberté, l’égalité et la fraternité. Je trouve cela sublime.
Vous avez donc l’idée. Comment passe-t-on ensuite de cette réflexion à un scénario ?
Avant même le cheminement du producteur, il y a Olivier Demangel, le scénariste. Nous sommes amis. Je lui ai fait part de mon idée. Très vite, il m’a dit : « il ne faut surtout pas faire un biopic. » La vie de Jean Moulin comporte évidemment des moments passionnants, mais ce n’est pas le sujet. Encore une fois, le sujet n’est pas la Résistance, c’est résister. Nous nous sommes donc concentrés sur la période où Moulin se retrouve au cœur de cette confrontation avec le mal absolu : le nazisme et Klaus Barbie.
Vous opposez donc deux figures extrêmes de l’humanité.
Oui. Au-delà de l’idéologie de Barbie, de la monstruosité du fascisme et du nazisme, il y a l’homme. Et cet homme est un monstre humainement, indépendamment même de son idéologie. Et de l’autre côté, vous avez Jean Moulin, un homme non seulement prêt à donner sa vie pour des idéaux, mais qui fait preuve d’un courage extraordinaire. En gros, ce que la nature humaine fait de meilleur et de pire se retrouve réuni pendant ces dix jours.
Et lorsque Olivier Demangel vous remet le scénario ?
Franchement, j’ai fait de nombreux films, mais c’est l’un des plus beaux scénarios que j’aie jamais lus. Ma réaction n’était d’ailleurs pas tant intellectuelle que physique. J’avais des frissons toutes les cinq pages. On était transporté dans le récit, on oubliait où on le lisait.
Vous saviez pourtant qu’un gros film sur de Gaulle était en préparation.
Je savais tout, le de Gaulle, le Xavier Giannoli (Les Rayons et les ombres), le film de Daniel Auteuil (La Troisième Nuit), tout sauf Notre salut ! Je savais que ces films auraient une vertu pédagogique immense, mais je savais aussi qu’ils ne surprendraient peut-être pas forcément d’un point de vue cinématographique : ils racontent l’Histoire. Et je connais le problème de la concurrence. Je l’ai vécue avec des projets comme les deux Christophe Colomb en compétition, ou encore La Rafle et Elle s’appelait Sarah. Et surtout, je connais les règles dans ce genre de situation : quand vous êtes sur le même sujet, l’important n’est pas forcément d’être le meilleur, mais d’être le premier. Et là, je savais que j’arrivais dernier !
Alors pourquoi continuer ?
Parce que j’étais persuadé que j’avais entre les mains un scénario exceptionnel. Je me suis dit, faisons d’un problème une solution. Si plusieurs films sur la même période arrivent en même temps, c’est peut-être qu’il se passe quelque chose. Cela signifie peut-être que nous sommes en train de réfléchir à notre époque. L’échiquier mondial est en train de revenir à la guerre. Et face à l’envahisseur, on n’a jamais eu beaucoup plus de deux solutions : on collabore ou on résiste. J’ai donc eu envie de revisiter la Résistance dans ce sens-là. Je me suis dit : on a les films sur de Gaulle qui racontent… de Gaulle, Xavier Giannoli qui raconte comment on se trompe, et nous, avec Moulin, nous allons raconter comment on a raison.
Vous aviez donc un scénario que vous jugiez exceptionnel. Restait à trouver le réalisateur.
Il y avait un réalisateur avec lequel je voulais travailler depuis longtemps, László Nemes. Pourquoi lui ? Parce qu’on a quelque chose en commun : nous sommes tous les deux des enfants de la Shoah, de première génération. Lui est juif hongrois. Personne de sa famille n’est revenu. Nous, en France, nous avons eu la chance d’avoir un peuple français qui a quand même caché et sauvé les deux tiers de la population juive du pays. Ce n’est donc pas la même histoire, mais il y a quelque chose de commun. Et puis il y a bien sûr Le Fils de Saul. Pour moi, c’est l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, un chef-d’œuvre absolu. Depuis ce film, travailler László était devenu une obsession.
Vous avez pensé immédiatement à Gilles Lellouche pour incarner Jean Moulin ?
J’avais déjà travaillé avec Gilles sur La French. Et lorsque nous discutions avec László du casting, je lui ai parlé de Gilles. Je lui ai dit qu’il était aujourd’hui peut-être davantage un réalisateur qu’un acteur, mais que je pensais qu’il devait le rencontrer quand même…
Et Klaus Barbie ?
L’acteur qui joue Barbie, Lars Eidinger, est extraordinaire, un génie. C’est László qui l’a trouvé. Lars a appris tout son texte phonétiquement, pour ensuite le restituer avec l’accent allemand. C’est ahurissant. Il retrouve la musique de l’allemand en français. Il y a des moments où il ne fait presque rien. À un moment, il a une cigarette et la roule entre ses doigts. Ou cette manière de poser le pied sur la table, comme s’il n’en avait rien à foutre.
Vous avez tourné le film en Hongrie. C’était avant tout une question financière ?
Pour deux raisons. La première, c’est que lorsque j’ai proposé le film à László, il venait d’avoir une petite fille et il était revenu vivre à Budapest pour pouvoir l’élever dans le cocon familial. Il n’avait pas envie de la quitter. Et puis 80 % du film est tourné en intérieur. Il fallait de toute façon tout reconstruire. On a donc tourné à Budapest, en Hongrie, les extérieurs également. On a essayé de repérer à Lyon, mais ça ne fonctionnait pas.
Combien de temps avez-vous tourné ?
Huit semaines.

Et le budget ?
Le film est autour de quinze millions d’euros, pas plus. C’est même le moins cher de tous ces films en costumes. Il coûte environ la moitié de certains autres. La mise en scène de László permet de créer énormément avec peu de choses. Je suis resté médusé en voyant le film. La plupart des techniciens étaient hongrois, le chef opérateur, Mátyás Erdély, est génial. Sa lumière provoque la peur, la solitude, la paranoïa.
Vous étiez présent pendant le tournage ?
Tout le temps. Certains films me transportent plus que d’autres, j’ai envie de les vivre, de voir les mises en place, la manière dont tout s’articule, les acteurs travailler, le réalisateur travailler. Et László m’avait demandé d’être là comme une sorte de grand frère. J’étais honoré, je lui avais promis que je serais présent, et j’aime bien tenir mes promesses. Enfin, c’est un film indépendant. C’est nous qui portons le risque de la bonne fin. Je préférais donc être au contact s’il y avait un problème. Il y en a eu un petit peu, mais de manière très marginale.
Le film a été tourné en 35 mm. Ce qui signifie plus long, plus cher, plus compliqué…
Oui, à certains endroits. Mais tourner en 35 mm vous oblige à penser votre film. En numérique, on peut avoir tendance à tourner dans tous les sens en se disant que l’on verra à la fin. C’est comme s’il y avait une forme de démission, parce qu’on sait qu’on a un filet de sécurité. Quand on tourne en 35 mm, on est limité. Et être limité, c’est comme savoir qu’on va mourir, on essaie de faire au mieux. On économise aussi indirectement en post-production. La pellicule coûte plus cher, mais elle engage immédiatement à faire des choix. Pour László, ce n’est pas concevable de faire un film autrement, il tourne toujours en 35.
Et Gilles Lellouche, comment était-il pendant le tournage ?
Extrêmement impliqué, comme dans une mission sacrée. Tous les matins, il devait se dire « je vais incarner Jean Moulin. » Il faut une grande humilité pour faire cela…
Le film est très dur, mais je ne l’ai pas trouvé complaisant dans sa violence.
Exactement. La manière dont László montre la violence dans la deuxième partie est extrêmement digne. Le film est dur, saisissant, mais il est tout public.
Le film a d’ailleurs très bien démarré.
Oui, on devait faire 25 000 entrées le premier jour et on a fait le double. On démarre au-dessus des Misérables, au-dessus de Karma. Je me dis, mon Dieu, mais quelle chance inouïe d’être dans un pays qui possède un public avec un tel goût, qui a compris et qui est venu.
À Cannes, il y a eu cette polémique avec la question posée à Gilles Lellouche en conférence de presse. Un journaliste lui demande s’il est « aujourd’hui primordial, pour ne pas trahir la mémoire de Jean Moulin, de combattre résolument le Rassemblement national et si la France insoumise, est aujourd’hui le meilleur rempart à l’extrême droite ? » Comment l’avez-vous vécue ?
Si j’ai bonne mémoire, la personne qui pose la question est un journaliste très engagé à l’extrême gauche. C’est son droit le plus strict. Mais lorsque Gilles lui répond « elle n’est pas un petit peu orientée, votre question ? », c’est presque une boutade. Évidemment, Gilles n’a pas à dire pour qui il vote. Mais c’est quelqu’un qui est engagé et connu pour être à l’opposé du fascisme. J’ai senti une volonté de faire du mal pour faire du mal. Et ce qui s’est passé ensuite sur les réseaux sociaux a été injuste, très violent. Quand vous dites à Gilles Lellouche qu’en gros, il est en train de soutenir l’extrême droite, c’est minable. Il a été très touché. Mais nous sommes dans une période où tout est inflammable…
Le film semble bien sûr parler aujourd’hui. Il y a notamment cette scène où les résistants débattent de leurs stratégies et semblent incapables de s’unir, alors que le fascisme est là. En voyant le film, je me suis dit qu’il résonnait fortement avec notre époque. Était-ce volontaire ?
Quand on a démarré l’écriture, on n’avait pas les élections en tête. On ne sait jamais combien de temps cela va prendre. Nous avons simplement commencé avec cette idée de résister. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, le film résonne d’une manière particulière…
Vous avez produit plusieurs films importants. Quand on parvient à une telle réussite, on a encore envie de continuer ?
La perfection, on ne l’atteint jamais. Mais là, on n’est pas loin de quelque chose d’extrêmement abouti Quand j’ai fini 1492 : Christophe Colomb avec Ridley Scott et Depardieu, un film qui avait été une épopée hallucinante je me suis demandé : « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? » Pendant trois ans, je n’ai pas produit de film, je ne trouvais rien. Je me suis dit que si je ne retrouvais jamais l’envie, autant arrêter. Et puis, le projet de de Martin Scorsese, Casino, est arrivé. En tombant amoureux une deuxième fois, je me suis dit « je peux tomber amoureux cinquante fois. » À partir du moment où vous tombez amoureux deux fois, vous comprenez que c’est sans limites…
Moulin de László Nemes
Déjà en salles
Par Marc Godin




