Révélée par hasard après des années passées dans la restauration, l’irrésistible Eva Huault est devenue en quelques films l’une des actrices les plus prometteuses de sa génération. À l’affiche de Shana, la comédienne de 28 ans raconte son ascension improbable, son rapport instinctif au jeu et sa méfiance envers les illusions de la réussite.

Vous n’avez pas vraiment suivi le parcours classique des actrices françaises. Comment tout a commencé ?
Eva Huault : J’ai travaillé comme serveuse dans la restauration pendant presque dix ans, dans des restos indiens, des endroits très luxueux sur les Champs-Élysées, puis un bar-tabac à Saint-Denis pendant quatre ans. À l’origine, je voulais être cuisinière, pas actrice. Le cinéma ne faisait pas partie de mes projets.
Quand est-ce que le cinéma entre dans votre vie ?
Grâce à Lila Pinell. Elle m’avait filmée quand j’étais enfant dans une colonie de vacances. Des années plus tard, elle m’a retrouvée dans mon bar à Saint-Denis pour savoir ce que j’étais devenue. On a commencé à discuter, je lui racontais des anecdotes de ma vie et elle les enregistrait. Petit à petit, elle a eu envie d’en faire un court-métrage.
Vous acceptez tout de suite ?
Pas du tout. Je lui ai conseillé de prendre une vraie actrice. Je pensais sincèrement que je n’étais pas capable de faire ça. Elle a insisté et m’a proposé une séance d’improvisation. J’ai adoré. J’étais comme une enfant à qui on propose un nouveau jeu.
Vous n’aviez jamais pris un cours ?
Jamais. Je ne connaissais rien. Je n’avais même pas peur parce que je ne savais pas ce que je risquais. J’étais surtout émerveillée.
Ce court-métrage, Le Roi David, change tout ?
Oui. On gagne plein de prix. Puis le film est nommé aux César. Là, je me retrouve à devoir trouver une robe, mettre des Louboutin et débarquer dans un univers que je ne connaissais absolument pas. J’avais l’impression d’être au milieu d’un rêve un peu absurde. On n’a pas gagné mais durant le repas, je faisais des grimaces avec de la salade entre les dents pour faire marrer Brad Pitt.
Vous avez compris à ce moment-là que vous alliez devenir actrice ?
Pas du tout. Je retournais travailler dans mon bar du 93. Mais les propositions ciné ont commencé à arriver. Puis mon patron a vendu son établissement à quelqu’un avec qui je ne voulais pas travailler. J’ai obtenu une rupture conventionnelle. J’avais un peu de temps devant toi…
Et là, vous commencez à étudier l’art dramatique ?
Oui. Cours d’impro, cours de théâtre, coaching, école de cinéma, je me mets à lire des classiques, à visionner des films… Je me suis dit qu’il fallait bosser parce que jusque-là j’avais peut-être eu de la chance, mais que ça ne suffirait pas.
Sorte de suite du Roi David, le magnifique Shana raconte le quotidien d’une jeune femme sous emprise qui traverse les galères du quotidien avec une énergie débordante et le soutien de sa bande de copines. Ce personnage est-il proche de vous ?
Il y a beaucoup de moi dedans, mais aussi des copines, ma tante, des histoires que j’ai racontées à Lila. C’est un mélange de plein de choses, et ça reste une fiction.
Qu’est-ce qui rend votre collaboration avec Lila Pinell si particulière ?
On se comprend parfaitement. Elle peut me dire une phrase très vague et je comprends exactement ce qu’elle cherche. C’est grâce à elle que je fais ce métier. J’ai une confiance absolue en elle.
C’est votre premier grand premier rôle. Vous l’avez vécu comment ?
Avec beaucoup de confiance justement. Parce que c’était elle. Je savais qu’elle allait me guider. Ce n’est pas un film où je suis seule au monde, il y a d’autres comédiens, notamment Noémie Lvovsky.
Vous aimez vous regarder à l’écran ?
Pas du tout. Je vois d’abord tous mes défauts. Mon double menton, mes boutons, tout ce qui ne va pas. Puis après je me dis : « Arrête d’être égocentrique, le film n’est pas là pour ça. » J’essaie de regarder l’histoire plutôt que ma tête.
Depuis deux ans, vous vous êtes métamorphosée en une redoutable voleuse de scènes, notamment dans Le Dernier des Juifs ou Baise-en-ville. Vous avez l’impression que les réalisateurs cherchent tous quelque chose de particulier chez vous ?
Je ne sais pas trop. Les gens me disent souvent que je fais très naturelle, que j’ai un côté instinctif. Moi, je ne réfléchis pas tellement à ça. Quand je joue, j’essaie surtout de croire complètement à la situation. Si je commence à « jouer », j’ai l’impression que ça ne marche plus.
Votre vie a changé financièrement ?
On me paye pour faire quelque chose que j’adore. Je viens d’un monde où je gagnais 1 200 euros par mois et où j’étais constamment à découvert. Mais je reste quelqu’un de très simple. Mon grand choc récemment, c’est quand Jean-Pascal Zadi m’a expliqué sur un tournage que je pouvais arrêter d’acheter le fromage râpé premier prix et prendre le bio. C’est ce genre de détails qui me rappellent d’où je viens…
Les tournages s’enchaînent désormais. Qu’est-ce qui vous attend après Shana ?
J’ai tourné un film de Marc Fitoussi avec Isabelle Huppert. C’est une histoire assez drôle parce que j’y joue une mère de famille devenue figurante un peu par hasard sur un tournage. Elle se moque complètement du cinéma. Et devant elle, il y a un personnage joué par Isabelle Huppert qui rêve depuis toujours de devenir actrice mais qui n’y arrive pas. À un moment, le réalisateur propose le premier rôle à mon personnage parce qu’il aime sa gueule. C’est une situation complètement absurde et très drôle. Quand j’y pense, ça ressemble presque à ce qui m’est arrivé… J’ai aussi tourné avec Dominique Cabrera aux côtés de Yolande Moreau et Hélène Vincent. Il y a une série Amazon avec Paul Mirabel, une série Disney+ avec Jean-Pascal Zadi, Audrey Lamy et Benjamin Tranié. Et puis quelques autres projets dont je ne peux pas encore parler. Ce qui est fou, c’est que tout ça me paraît encore un peu irréel.
Quand vous repensez au chemin parcouru depuis votre bar-tabac de Saint-Denis jusqu’à ces tournages avec Isabelle Huppert ou Yolande Moreau, vous vous sentez légitime aujourd’hui ?
Oui, un peu plus qu’avant, mais je garde toujours une forme d’étonnement. Pendant longtemps, j’ai cru que tout ça était un jeu. Je faisais un casting, puis un autre, et ça marchait. Je me disais qu’il y avait forcément un truc que je n’avais pas compris. Aujourd’hui, je sais que c’est un vrai métier et qu’il faut travailler énormément pour durer. Mais je garde aussi quelque chose de mes débuts : je ne considère jamais que tout est acquis. Peut-être parce que j’ai connu autre chose avant. Je sais ce que c’est que de finir le mois à découvert. Du coup, chaque tournage reste une chance.
Shana de Lila Pinell
Sortie en salles le 17 juin 2026
Par Marc Godin
Photo India Iange




