Pianiste, artisan, acteur, compagnon de route de Chantal Akerman, Stanislas Merhar regarde son parcours sans nostalgie ni regrets. À l’occasion de la sortie du sublime Ulysse de Lætitia Masson, rencontre avec l’un des comédiens les plus singuliers du cinéma français.
« Les traversées du désert, c’est ma vie. Mais j’ai un bon chameau. » Stanislas Merhar éclate de rire en prononçant cette phrase. Depuis près de trente ans, le cinéma français ne cesse d’annoncer son retour, sa disparition ou sa résurrection. Lui semble n’avoir jamais vraiment quitté la route. Il a une réputation d’acteur mystérieux et mélancolique. Il est affable, drôle, d’une incroyable franchise. Dans un bar près du théâtre de l’Odéon, il prend son temps pour la promo d’Ulysse, le nouveau et magnifique film de Lætitia Masson, présenté triomphalement à Cannes, où il incarne Vladimir, un père confronté au handicap de son fils. Il est bien sûr magnifique dans le film, au côté d’Élodie Bouchez. Réfugié derrière son piano, son personnage semble aimer son fils autant qu’il est incapable de supporter la brutalité du réel. Il incarne une forme d’impuissance silencieuse, très juste, très douloureuse et Stanislas Merhar apporte une mélancolie discrète, presque fantomatique, dont l’absence continue d’habiter chaque plan du film.

Dans le cinéma français, peu d’acteurs auront autant donné l’impression d’être simultanément présents et absents. Présents parce que son visage continue de traverser les films, des œuvres d’Anne Fontaine à celles de Chantal Akerman, de Jean-Claude Brisseau à Dominik Moll, de Manuel de Olivera à Michel Deville. L’intéressé s’en amuse. Depuis l’obtention du César du meilleur espoir masculin pour Nettoyage à sec en 1998, on lui annonce périodiquement sa disparition alors même qu’il alterne cinéma, streaming ou théâtre. Peut-être parce qu’il n’a jamais vraiment joué le jeu de la visibilité. Peut-être aussi parce que quelque chose, chez lui, semble constamment regarder ailleurs. Comme si une partie de lui était restée dans une salle de musique, un atelier d’artisan ou une conversation interrompue avec Chantal Akerman.
REPÉRÉ DANS LA RUE PAR DOMINIQUE BESNEHARD
Nous sommes censés parler d’Ulysse, mais très vite, la conversation emprunte des chemins de traverse. Avec lui, les détours sont rarement des détours. Ils finissent toujours par conduire au centre du sujet. Le piano, par exemple. Bien avant le cinéma, il y a eu cette passion dévorante pour la musique classique. Un appel, dit-il, une certitude presque physique. Adolescent, il rêve de devenir concertiste. Il intègre l’École normale de musique de Paris et travaille avec acharnement. Pendant plusieurs années, toute son existence s’organise autour de cette passion. Pourtant, à mesure qu’il progresse, une autre certitude s’impose, plus douloureuse : il n’arrivera pas à être un grand concertiste. La manière dont il raconte cet abandon frappe par son absence totale de romantisme. Aucun grand drame, aucune scène de rupture. Simplement un constat. Il voit les autres avancer plus vite, comprend l’étendue de ses lacunes techniques, mesure la somme de travail encore nécessaire pour atteindre le niveau qu’il s’est fixé. Vers vingt-deux ans, il accepte l’idée qu’il ne deviendra jamais le soliste dont il rêvait.
Mais le piano a joué un rôle important dans sa carrière. Au détour de la conversation, Stanislas Merhar raconte ainsi avoir failli décrocher le rôle principal de La Pianiste, de Michael Haneke. À l’époque, le cinéaste autrichien cherche un acteur capable d’incarner ce jeune virtuose qui gravite autour du personnage d’Isabelle Huppert. Merhar fait partie des favoris. Le piano joue en sa faveur et il arrive à l’audition devant Haneke et Isabelle Huppert.« J’avais dix lignes à apprendre et j’ai fait le con. Je n’avais pas appris mon texte. » Le souvenir le fait encore sourire. « Haneke m’a foutu dehors, et il avait raison. » Le rôle revient finalement à Benoît Magimel, qui remporte le Prix d’interprétation à Cannes. Merhar ne nourrit aucun regret, ou plutôt un regret sans amertume, devenu avec le temps une de ces bifurcations mystérieuses dont sa trajectoire est jalonnée. « Ça a sûrement changé un peu mon destin. Mais après, j’ai fait les films de Chantal Akerman. Je n’ai pas à rougir. »
Après le piano, Stanislas se tourne alors vers un métier dont il parle encore avec une affection presque palpable : doreur sur bois. Pendant plusieurs années, il travaille dans un atelier parisien spécialisé dans la restauration du patrimoine. Il applique des feuilles d’or sur des cadres anciens, participe à la restauration de monuments historiques, découvre la patience des gestes artisanaux. Lorsqu’il évoque cette époque, son regard s’anime d’une manière particulière. On sent que cette vie-là aurait pu lui convenir.
Bientôt, le cinéma débarque dans sa vie. Dominique Besnehard, qui a découvert Béatrice Dalle, le repère dans la rue. Anne Fontaine cherche un jeune homme pour Nettoyage à sec. Lui n’a aucune ambition dans ce domaine, aucun plan, aucun rêve de célébrité. « Dominique m’a dit « tu veux faire du cinéma ? » J’ai répondu « ouais, je m’en fous. » Stanislas n’a jamais pris un cours, mais son talent est éclatant et le succès immédiat. Le César du meilleur espoir masculin suit. À vingt-sept ans, le jeune artisan devient l’ange blond du cinéma français, le nouveau héros romantique, que tout le monde s’arrache. Une trajectoire dont beaucoup auraient fait le récit fondateur de leur légende personnelle. Lui raconte surtout les personnes rencontrées en chemin. Anne Fontaine, d’abord, qu’il considère encore comme une figure décisive. Dominique Besnehard, à qui il offrira plus tard son César. Le trophée est maintenant dans les bureaux de son agent, et pas sur sa cheminée. Le détail en dit long sur lui. La récompense semble moins importante que le lien qui l’a rendue possible. Cette fidélité aux êtres apparaît comme l’un des fils secrets de sa vie. Et aucun nom ne revient avec davantage de force que celui de Chantal Akerman.
LE CHOC AKERMAN
À mesure que la conversation avance, on comprend que le véritable cœur du portrait se trouve là. Pas dans les films, pas dans les succès. Dans cette rencontre. Ensemble, Stanislas et Chantal tournent La Captive au tournant des années 2000, puis La Folie Almayer (2011). Entre les deux, une relation se construit, faite de travail, d’admiration réciproque et d’une proximité qui dépasse largement le cadre professionnel. « Moi, je suis construit surtout par deux femmes : ma mère et Chantal. » Chantal Akerman n’a pas seulement été une réalisatrice. La cinéaste de Jeanne Dielman a été une présence intellectuelle, affective, presque familiale. Soudain, quelque chose se fissure légèrement dans sa voix. Stanislas s’arrête. Une larme semble même rouler sur sa joue. Il raconte encore qu’une semaine avant sa mort, en 2015, ils travaillaient sur un projet d’adaptation de L’Idiot de Dostoïevski. Puis tout s’arrête. Trois ans plus tard, sa mère meurt à son tour. « Aujourd’hui, je suis orphelin. » Le mot est simple. Brutal.

Peut-être est-ce à partir de là que se comprend une partie de son rapport au temps. Depuis la disparition d’Akerman, Merhar continue de faire vivre son œuvre. Il reprend régulièrement Le Déménagement, un texte de la cinéaste qu’il a appris par cœur après sa mort. Comme si la mémoire pouvait devenir une forme de présence. Comme si réciter un texte permettait parfois de retenir quelqu’un encore un peu.
Cette fidélité aux absents traverse tout son discours. Elle explique peut-être pourquoi il semble si peu préoccupé par les hiérarchies du métier. À 55 ans, malgré une carrière que beaucoup pourraient lui envier, il continue de passer des essais. Continue d’accepter l’incertitude. Continue de considérer chaque projet comme une possibilité plutôt que comme un dû. « Je ne suis pas bankable… », lâche-t-il dans un sourire.
L’époque valorise les trajectoires rectilignes, les stratégies de carrière, les récits de conquête. Merhar semble appartenir à une autre famille. Celle des acteurs qui se laissent davantage guider par les rencontres que par les plans de carrière. Celle des artistes qui ne cherchent pas forcément à occuper le centre du cadre.
LAETITIA MASSON ET L’ÉTERNEL RETOUR D’AKERMAN
C’est sans doute ce qui explique son lien immédiat avec Laetitia Masson. Lors de leur première rencontre dans un café, ils parlent pendant des heures. « Ça a été magnifique. » Le scénario d’Ulysse change ensuite. Le personnage qu’il doit interpréter se transforme (il devait incarner tout d’abord le personnage de l’amoureux transi joué par le rappeur Gringe). La réalisatrice réécrit son rôle en intégrant une partie de son histoire personnelle. Le père absent devient pianiste. Le rapport à la musique gagne une profondeur nouvelle. « Elle a intégré tout ça dans le film », raconte-t-il avec gratitude. À l’arrivée, Ulysse produit un étrange effet de miroir. Vladimir, ce père qui a choisi la musique au prix de l’éloignement, semble porter quelque chose des rêves abandonnés de Merhar. Comme si le pianiste qu’il n’avait jamais réussi à devenir revenait finalement par la fiction. Comme si la vie, après plusieurs décennies de détours, lui offrait une manière inattendue de renouer avec cette passion. En septembre, il jouera à nouveau deux textes de Chantal Akerman, Le Déménagement et Chantal Akerman par Chantal Akerman, au théâtre Athénée. « J’aime tellement le théâtre… » Il y a quelque chose de profondément cohérent dans cet éternel retour.
Depuis le début de notre conversation, toutes les routes semblent mener au même endroit. À ces existences parallèles que chacun porte en soi. À ce que nous aurions pu devenir. Au dialogue silencieux entre les choix accomplis et ceux qui ne l’ont pas été. Stanislas Merhar n’a jamais été concertiste. N’est jamais devenu une star au sens contemporain du terme. Mais à l’écouter parler, on comprend qu’il ne considère aucune de ces bifurcations comme un échec. Toute sa vie, il a simplement continué à avancer, comme ces voyageurs du désert qui ne cherchent pas la ligne droite mais savent reconnaître les pistes invisibles. Et qui, lorsqu’on leur demande comment ils ont traversé tant d’étendues solitaires, répondent simplement qu’ils avaient un bon chameau.
Ulysse de Lætitia Masson
Sortie en salles le 17 juin 2026
Par Marc Godin




