Hannibal Volkoff : « On nous empêche de nous foutre à poil en boîte ! »

DEXTER

De 2007 à 2016, le photographe Hannibal Volkoff a immortalisé le Paris noctambule et underground. Il compile ses clichés dans le livre Nous naissons de partout. Rencontre avec un témoin d’une époque folle et déjà révolue ?

Ton livre, Nous Naissons de Partout, compile les photos du Paris underground des années 10. En quoi les nuits parisiennes étaient-elle spéciales à ce moment-là ? 
Elle était la cour d’expression d’une multitude de sous-cultures (des babyrockers aux seapunks en passant par les gothico-glams ou les néo-kitsch) qui cohabitaient. Ces dernières n’étaient pas un prétexte d’exclusion, mais une recherche de liberté qui s’opposait à l’oppression des normes sociétales. Cette liberté n’était pas définie uniquement par l’excentricité des styles et l’impudeur des pratiques (sexe & drogues) mais aussi par le brouillage de ce qui est sensé nous cloisonner : l’âge, le genre, la sexualité, l’ethnie, le milieu ou, bien sûr, la classe sociale. L’individu devait être le plus singulier possible – et c’est ainsi, bizarrement, qu’une création collective s’opérait.

Ray Noir montre ses tatouages à la Club Sandwich, Espace Pierre Cardin, 2011

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas ?
Tu vois des fêtes quelque part, toi ? Je vois des gens qui s’amusent, certes, mais la fête, c’est une vision collective qui s’adresse à la société, comme un envers critique et insolent. On ne se rappellera pas de la nuit actuelle parce qu’elle n’a pas cette dimension. Elle s’est réfugiée dans les apparts, puisqu’on nous empêche maintenant de nous foutre à poil en boîte. Ou peut être dans les manifs : l’adrénaline des corps exultés et revendicatifs qui se confrontent, se poursuivent, dépassent leurs limites… C’est peut-être là que je trouve actuellement ce qui se rapproche le plus d’une fête.

La rencontre la plus dingue pour un cliché ?
Aymeric Bergada du Cadet (ci-dessous) : vintage et futuriste, homme et femme, vieux et jeune, pudique et sexuel, occidental et oriental, d’une distinction raffinée tout en sachant conserver cette touche de vulgarité et d’outrance, comme un point de fuite. Le « plus dingue », c’est toujours ça : le point de fuite. Aucune photo à jeter. 

Un autre souvenir marquant ?
Cette photo (ci-dessous) montre des black-bocs lors de la manifestation du 1er mai 2016, dressant cette banderole devant les flics qui bloquaient le passage. J’aime beaucoup ce vers de Paul Eluard : « Nous naissons de partout nous sommes sans limites », tiré du poème Le Mouvement du recueil Le dur désir de durer (1946). J’en ai fait le titre de mon livre parce qu’il évoque une réponse menaçante au système dominant, un avertissement : « plus vous restreignez notre liberté, plus nous serons nombreux à résister ». De mes photos de clubbing à celles des manifs, c’est cette énergie de résistance qui m’intéresse.

« Nous naissons de partout » peut aussi avoir un autre sens : tout en nous est naissance permanente. Tout ce qui nous arrive est expérience, créatrice d’une pensée qui échappe au Marché. Les limites refusées ne sont pas seulement celles de notre potentiel d’action mais aussi celles, au sein des structures sociétales, qui restreignent notre émancipation spirituelle.

Pour finir, comment es-tu devenu le DA de la Galerie Hors-Champs ?
Nous avons ouvert la Galerie Hors-Champs en 2011, avec Bernard Pegeon et Jean Christophe Compin. J’avais 24 ans à l’époque, je n’osais pas me dire co-galeriste : DA était un titre moins intimidant pour moi. Il faut dire que je n’avais jamais bossé dans l’art contemporain avant. Nous avons ouvert cette galerie en autodidactes (comme moi avec la photo, d’ailleurs) et en sommes très fiers.

Nous Naissons de Partout (éditions Les Presses Littéraires, disponible à la librairie Les mots à la bouche, Paris 4ème)

Toutes les photos © Hannibal Volkoff

Romana




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