FATHER : TEREZA NVOTOVÁ : « ACCEPTER L’IMPENSABLE »

Inspirée par un fait divers, la réalisatrice slovaque Tereza Nvotová livre avec Fatherune œuvre intime et vertigineuse. Entre empathie radicale et réflexion sur la nature humaine, elle revient sur un tournage aussi exigeant que transformateur.

Father : Tereza Nvotová / Colin Farrell


Présenté au festival Reims Polar, Father, de Tereza Nvotová, est un thriller existentiel, une œuvre goupillée au suspense et à l’adrénaline, dont l’intérêt réside sur le mystère. Pour en révéler le moins possible, nous dirons simplement que le film est centré sur Michal et Zuzka, un couple épanoui, comblé par la réussite et la présence de leur petite fille, Dominika. Mais un jour de canicule, où Michal doit conduire sa fille à la crèche, un drame vient briser leur amour et bouleverser leur vie… Rencontre. 

Comment est né le projet Father ? Est-ce une histoire que vous avez découverte ou quelque chose de personnel ?
Tereza Nvotová : C’est une histoire tragique qui est arrivée au meilleur ami du scénariste. C’est comme ça que tout a commencé. Il m’a aussi donné un livre qu’il avait écrit sur leur amitié. Au début, j’ai trouvé la tragédie tellement immense qu’il me semblait impossible d’en tirer un film. Je pensais refuser. Mais quelque chose est resté en moi, presque comme une obsession. Et j’ai fini par comprendre que l’histoire ne parlait pas seulement de tragédie.

De quoi parle réellement le film, selon vous ?
C’est une histoire très profonde sur l’être humain. Elle questionne des idées fondamentales : est-ce que je contrôle ma vie ? Est-ce que j’ai vraiment mon destin entre les mains ? Et la réponse que le film suggère, c’est pas totalement. C’était une réflexion difficile, mais aussi un voyage.

Le film parle-t-il avant tout d’amour ?
Oui, profondément. Même quand tout s’effondre, il reste l’amour. Ce qui m’a touchée, c’est que l’épouse reste présente, malgré la douleur. Beaucoup pensent qu’un couple ne survivrait pas à la tragédie, mais je crois que l’amour peut tout traverser…

Il y a un plan ahurissant dans votre film, où le héros voit (attention spoil) quelque chose qui n’a pas eu lieu. J’ai l’impression de n’avoir jamais vu cela au cinéma. 
Je ne sais pas, mais je pense qu’un réalisateur a déjà dû avoir cette idée auparavant, non ?

Quelle a été votre approche de la mise en scène ?
Dès le départ, je voulais être au plus près de cet homme, sans raconter son histoire de manière classique, mais plutôt la vivre avec lui. Être à ses côtés, presque physiquement. C’est pour cela que j’ai choisi les longs plans-séquences. Le temps y est différent, il permet au spectateur de devenir ce personnage.

Ces plans-séquences étaient indispensables ?
Oui, essentiels. C’est même ce qui m’a donné envie de faire le film. Je me souviens d’un moment en voiture où j’ai réalisé que ce ne devait pas être un film « classique ». Je pensais notamment à Elephant, de Gus Van Sant, où l’on suit une journée banale avant une tragédie, avec des personnages qui marchent. Au début, je pensais faire une trentaine de très longs plans, puis j’ai compris qu’il fallait aussi raconter la relation avec sa femme, l’histoire d’amour. Finalement, il y a environ neuf ou dix longs plans-séquences.

Comment avez-vous techniquement réussi ces plans ?
La plupart sont sans trucage. Nous répétions chaque scène un jour entier avec les acteurs et la caméra. Le lendemain, nous tournions. Il y a quelques coupes cachées, nécessaires pour relier des lieux différents, mais elles sont rares. Le tournage a duré seulement 21 jours, avec peu de moyens, ce qui rend l’ensemble encore plus exigeant.

Vous avez travaillé sans storyboard ?
Nous préparions tout sur les lieux, parfois avec un iPhone, pour visualiser les mouvements. Tout était dans nos têtes.

Pensiez-vous à la réaction du public en réalisant le film ?
Oui et non. Je ne pense pas directement au public. J’essaie simplement de faire un film qui me touche.

Comment le film a-t-il été accueilli en Slovaquie ?
Très bien, et même au-delà de nos attentes. Les distributeurs pensaient que seulement 7 000 personnes iraient le voir. Finalement, nous avons eu environ 30 000 entrées, ce qui est énorme pour un pays de 5 millions d’habitants. Les gens en ont beaucoup parlé entre eux. Le film a suscité des discussions, parce qu’il déclenche quelque chose d’intime et les spectateurs veulent comprendre.

Le film a reçu de nombreux prix. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
C’est très gratifiant, surtout pour un film slovaque, car il est difficile d’exister à l’international. Mais ce qui compte le plus pour moi, ce sont les messages des spectateurs. Quand quelqu’un me dit que le film l’a profondément touché, c’est la plus belle récompense.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je viens de terminer une série pour HBO et Arte, actuellement en montage. Elle s’intitule Our People et traite du meurtre d’un journaliste en Slovaquie. C’est une histoire très ample, qui nécessitait un format en série pour en saisir toute la complexité.

Comment choisissez-vous entre film et série ?
Pour moi, la question la plus importante est toujours : qu’est-ce que je veux raconter ? Ensuite vient la forme. L’histoire dicte le format.

Father de Tereza Nvotová
Sortie en salles le 27 mai 2026


Par Marc Godin