PASCAL K DOUGLAS : « CÉLÉBRER LA MODE ÉMERGENTE »

Pascal k Douglas

Consultant stratégiste pour Future Snoop, ancien rédac-chef de Paul.e magazine ou encore fondateur de Creole Creative Collective, Pascal K Douglas multiplie les expertises. Il s’exerce à valoriser les identités, les cultures et les enjeux politiques et sociétaux de notre époque au sein des discours de mode. Interview critique.

Quelles décisions majeures ont guidé le changement éditorial de Paul.e magazine entre 2022 et 2024, vers un point de vue inclusif et neutre, une parole féministe et un regard critique sur la mode ?
Pascal K Douglas : Le nom PAUL.E a été le premier changement. À la base le média s’appelait Paulette. Au regard des différents mouvements dans l’industrie de la mode à ce moment précis et de la crise des médias, on a voulu réinventer le magazine comme un objet statutaire et hybride. Puis, s’est instaurée une fluidité et une perméabilité entre les vestiaires et les marques se positionnaient à la faveur du non-genré. Donc on a décidé d’emmener notre lectorat vers des conversations en miroir à ces changements. Mais toujours dans une proposition luxe, pour toucher les annonceurs de ce secteur afin de soutenir et rendre pérenne le média. En tout cas, c’était le prédicat de départ pour lancer Paul.e magazine.

Au-delà de votre activité de journaliste, vous êtes à l’origine du concept Creole Creative Collective. Comment ce projet a-t-il vu le jour ?
Je suis moi-même issu de la culture créole et j’ai vécu cette expérience de déracinement de mon espace insulaire caribéen à la vie parisienne. En réponse à cela, j’ai voulu créer un espace où l’on peut se fédérer et établir des ponts entre personnes établies et émergentes. Les manifestations de ce concept sont les deux événements que j’ai organisés : Creole In Fashion et Creole In Film. « In Fashion » a réuni des designers, des RP, des mannequins, et toutes autres figures de la mode qui viennent de ces sphères créoles. J’ai particulièrement choisi créole et non caribéen car ce sont des lieux où les influences européennes, africaines, autochtones se retrouvent et créent une culture unique. Maximilian Davis, Rachel Schott de Diotima ou encore le duo Botter, sont des designers qui se nourrissent de leur créolité pour leur mode. C’est exactement ce que je veux valoriser.

Vous êtes aussi stratégiste et analyste de tendances pour l’agence créative Future Snoop. Quelle est votre lecture de l’industrie en ce moment ?
Elle est en plein chahut. Plusieurs acteurs se plaignent de la rapidité et du trop de collection, il y a beaucoup de pression de la part de l’industrie et peu de budget. Plusieurs réflexions sont faites sur la direction que prend la mode à l’orée des enjeux écologiques. Il y a aussi un manque de continuité entre les valeurs énoncées, comme la considération de la santé mentale, le body positivism, l’inclusivité, la diversité et la réalité des actes. On remarque que quand la marque Ester Manas, étendard de cette « body positivité », s’arrête quelque temps, les chiffres de diversité de mannequins plus size s’écroulent. Heureusement d’autres créatifs comme Willy Chavarria ou Jeanne Friot matérialisent leur discours. L’industrie ne doit pas penser qu’elle vit en vase clos, en dehors des considérations culturelles et politiques Elle se doit de trouver un vrai cap.

Justement, vous avez été juré du Festival ASVOFF 2025, fondé par Diane Pernet et présidé par Willy Chavarria. En quoi le regard d’un créateur comme Willy Chavarria a influencé le ton de cette édition ?
Son film Safe From Harm a remporté le Grand Prix la saison précédente, donc il avait des choses à dire. On a eu divers échanges mode et politique, mode et culture, ainsi que sur la façon dont un designer se doit d’ouvrir les portes aux autres. Dans cette logique-là, il a été très généreux et très drôle ! Il a voulu récompenser un film avec de la substance alliant storytelling, culture, intimité et authenticité. À travers tous ses choix, il a montré qu’il est important que le message soit autant politique qu’esthétique. C’est le film Temple Road par Anil Padia, de la marque Yoshita 1967, qui a gagné.

En mettant en avant la santé mentale, les créateurs racisés ou l’activisme climatique, le festival redéfinit-il la responsabilité du film de mode ?
C’est toute l’idée principale de Diane Pernet : le film de mode est un médium qui permet de continuer à véhiculer les valeurs et messages de marque. La catégorie sur la santé mentale est dirigée par le RP Florian Müller, et il va chercher des films qui mettent en lumière une réalité cachée sur la pression dans le monde de la mode. Sur ce que ça veut dire de créer plusieurs collections par an. Parce qu’on aime dire que la mode c’est de l’art, mais c’est aussi du commerce. ASVOFF permet aussi de montrer que les créatifs racisés perçus comme étant à la marge ont des choses à raconter. Ces films de mode dévoilent qu’il existe une mode hors New York, Londres, Milan et Paris. Tous les critères responsabilisent le film de mode, il ne peut pas être seulement beau, c’est aussi de la substance et des enjeux sociétaux.

Et vous, quels sont vos outils pour repérer les nouveaux talents ?
Grâce aux Fashion Week, aux salons, aux showrooms et aux réseaux sociaux. Par exemple, à la FW de Barcelone j’avais découvert Tiscar Espadas. Aujourd’hui la marque est demi-finaliste du Prix LVMH. Le salon Tranoï a retrouvé sa vitalité en faisant des focus sur la mode d’Afrique de l’Ouest comme Lagos Space Programme, Connade, Wuman, etc. Ce sont des outils qui redéfinissent la mode émergente. Il y a aussi Les Grands Prix de la Création de la ville de Paris dont j’ai été juré. J’y ai découvert Jeanne Friot, Rowen Rose, Clara Daguin. J’aimerais aller à la Fashion Week d’Accra et de Lagos bientôt. Ce sont des espaces d’expression pour les créatifs avec d’autres réalités culturelles, et c’est aussi mon métier de mettre en lumière ces designers. Donc j’essaie d’avoir un regard à 360 et de rester curieux.


Par Anaïs Dubois
Photo Samuel Fabia Boccara