Officiant funéraire à Berlin et documentariste entre l’Europe et l’Ouganda, Marion Desmaret débarque à Cannes avec Forget the Director, This Is Emmy’s Cut !, un court-métrage aussi punk que politique sur les « Video Jokers » ougandais.

Vous avez quitté l’école très jeune. Le cinéma, c’était déjà une évidence ?
Marion Desmaret : Pas du tout. J’ai arrêté l’école à 15 ans parce que j’étais fougueuse et fugueuse. J’ai commencé par un stage chez Tracks, sur Arte, et j’y suis restée cinq ans comme rédactrice et reporter. Ce métier m’a donné quelque chose d’essentiel : la sensation d’être enfin « à l’intérieur » du monde. Mon premier sujet était sur KMFDM, un groupe de métal industriel allemand accusé d’avoir inspiré les tueurs de Columbine. Ça peut sembler sombre, mais ça raconte déjà ce qui m’attire : les zones grises, les oubliés, les gens qu’on ne regarde pas. J’aime ceux qui vivent hors des projecteurs. Les « ratés » au sens noble du terme. Ceux qui avancent autrement…
Vous avez aujourd’hui un métier plutôt inattendu…
Oui, je suis officiant funéraire à Berlin. C’est le métier de mes rêves, même si je n’aurais jamais imaginé le pratiquer. Je prépare les cérémonies, j’accueille les familles, je choisis parfois la musique, j’accompagne les gens jusqu’à la tombe. Ce métier m’a appris à regarder les gens autrement.
Comment êtes-vous arrivée en Ouganda ?
En 2022, Tracks m’a envoyée tourner un documentaire sur un festival de musique. C’était ma première fois seule à la caméra, ma première fois en Afrique aussi. Et tout a viré au chaos total, une espèce de Hunger Games. Les infrastructures promises n’existaient pas, il y avait des gangs, personne ne savait où dormir. J’ai marché cinq jours sans quasiment m’arrêter. C’était éprouvant, mais incroyablement vivant. Et surtout, le film que je devais faire s’est transformé : au lieu de filmer des concerts, j’ai filmé l’effondrement, les ratés, les gens qui s’entraident dans le désordre. J’avais l’impression d’avoir reçu une injection de lumière. Là-bas, j’ai rencontré une générosité humaine immense. Et puis j’ai rencontré mon compagnon, qui organise ce festival et dirige un label panafricain. Depuis, je vis entre Berlin et Kampala.
Votre documentaire, Forget the Director, This Is Emmy’s Cut !, présenté à Cannes raconte les « Video Jokers ». Qu’est-ce que c’est exactement ?
Ce sont des narrateurs qui doublent les films en direct ou en voix off. Mais ce n’est pas de la traduction : ils réécrivent totalement les œuvres. Ils ajoutent des blagues, des commentaires politiques, des conseils de vie. Ils deviennent plus importants que les acteurs eux-mêmes.
Comment avez-vous découvert cet univers ?
Dans un village ougandais, j’ai entendu des éclats de rire au loin. Je suis tombée sur un cinéma de fortune, un « Kibanda » : quatre planches, un écran, des gens serrés les uns contre les autres qui commentaient le film à voix haute. C’était un cinéma vivant, populaire, collectif. J’ai eu un choc !
Votre personnage principal, VJ Emmy, est une star locale.
Oui, une immense star. En Ouganda, les gens choisissent un film en fonction du Video Joker qui le double. Emmy est drôle, politique, très engagé sur les violences faites aux femmes ou les questions sociales. Il peut interrompre un blockbuster américain pour dire : « Protégez-vous » ou commenter une scène de violence domestique. C’est du cinéma réapproprié.
Votre film parle aussi de la disparition des salles populaires.
Oui, parce que ces cinémas ferment progressivement. Internet et la télévision remplacent ces espaces collectifs. Pourtant, ce sont des lieux incroyables : les gens parlent, hurlent, débattent pendant la projection. Il y a des enfants, des mères, des gens ivres, des vieux… toute une humanité réunie qui regardent parfois trois écrans en même temps.
Le cinéma comme expérience sociale ?
Exactement. Moi, ce qui me bouleverse, c’est la communion. Le fait d’être ensemble. Dans ces salles, le cinéma est encore un événement physique. Pas un contenu solitaire regardé sur un téléphone.
Comment votre film est-il arrivé à Cannes ?
D’abord grâce au festival de Rotterdam, qui a sélectionné le film très vite. Ensuite, une structure allemande dédiée au court-métrage m’a repérée et a fait le lien avec Cannes. À Berlin, je peux rester une semaine enfermée chez moi à écrire ou à marcher seule. Et là, à Cannes, tout est l’inverse : je dors trois heures par nuit, je rencontre des gens en permanence, je parle sans arrêt. C’est une explosion d’énergie.
Vous avez envie de fiction ?
Oui, totalement. Je veux aller vers une forme hybride entre documentaire, grotesque, humour noir et body horror. J’écris actuellement une autofiction inspirée de mon travail dans les pompes funèbres. Un mélange de Six Feet Under, John Waters et David Cronenberg.
Forget the Director, This Is Emmy’s Cut ! de Marion Desmaret
Par Marc Godin





