Dix ans après The Neon Demon, Nicolas Winding Refn revient au cinéma avec Her Private Hell, un objet sensoriel et violent, nourri par le giallo italien, les films de yakuzas et ses propres obsessions. Pour nous, le Danois énervé évoque un film conçu comme un rêve éveillé.
Après presque dix années consacrées aux séries, pourquoi revenir au cinéma aujourd’hui ?
Nicolas Winding Refn : Après The Neon Demon, j’avais l’impression de ne plus avoir de films en moi. Les séries représentaient un nouveau format à explorer. Ce n’était pas une question d’argent ou de mode. Je voulais juste expérimenter quelque chose que je n’avais jamais fait auparavant. Avec le streaming, je pouvais étendre le temps, construire des univers plus longs. Mais après deux séries pour Amazon et Netflix, j’ai commencé à voir les limites de ce format. J’ai alors ressenti le besoin de changer de peau une nouvelle fois, sans vraiment savoir ce que j’allais faire.
Qu’est-ce qui a déclenché Her Private Hell ?
J’ai d’abord travaillé avec Prada (comme d’habitude, NWR arbore un total look Prada, NDR) sur une installation qui est devenue un film de 30 minutes. Pour la première fois, je faisais quelque chose sans penser à une narration commerciale. C’était presque expérimental, comme ce que faisait Kenneth Anger. Et j’ai adoré cette liberté. Puis il m’est arrivé quelque chose qui a tout changé : je suis mort.
Pardon ?
Oui. Dieu m’a donné cette chance, je suis mort pendant vingt-cinq minutes. J’ai eu une fuite valvulaire cardiaque extrêmement grave, c’est un reflux anormal de sang dans le cœur. Je ne savais même pas que ça existait, un problème de valve. J’ai dû être opéré d’urgence. Pendant ces deux semaines d’attente avant l’opération, c’était très violent physiquement, mais aussi émotionnellement à cause de la peur, la colère, la frustration… Quand vous pensez que vous allez mourir, vous devez faire la paix avec beaucoup de choses. J’ai pensé à ma femme, avec qui je vis depuis trente ans, et à mes filles. Mon aînée, Lola, est grande et était prête à suivre son propre chemin. Mais ma plus jeune fille, Lizzielou, n’était pas prête à me voir partir. Alors j’ai senti que je devais revenir. Et puis j’ai fini par comprendre que c’était peut-être un cadeau.
Un cadeau ?
Oui. Si je revenais, je pourrais revenir plus fort. Comme dans la série TV L’Homme qui valait trois milliards. Les médecins m’ont littéralement ramené à la vie avec de l’électricité, comme le monstre de Frankenstein. Un médecin a filmé toute l’opération et m’a donné la vidéo. Je regarde ça souvent, comment ils ouvrent mon cœur, ils le coupent, c’est magnifique. Après ça, j’ai eu l’impression que je pouvais recommencer le cinéma, comme un nouvel être humain, mais avec la même naïveté et le même désir qu’à mes débuts.
Est-ce que Her Private Hell est né de cette expérience ?
Complètement. J’avais deux trois idées : une jeune femme qui arrive dans une ville futuriste étrange, un héros masculin typique de mon univers, un serial killer en cuir, puis le personnage de Private Kay qui revient des enfers, qui revient à la vie. Kay, c’est vraiment moi qui reviens à la vie.
Le film ressemble moins à un récit classique qu’à un rêve ou une hallucination. Était-ce votre intention ?
Oui. Je pense que le streaming a imposé une narration très classique, trop explicative. Or les jeunes générations fonctionnent différemment aujourd’hui avec les réseaux sociaux. Elles veulent des émotions, des sensations, des expériences ouvertes, de la dopamine. À huit ans, quand je suis arrivé à New York à la fin des années 70, je passais mes nuits à zapper d’une chaîne à l’autre. Des films, des infos, des publicités, des talk-shows… Tout se mélangeait dans ma tête, c’était ma dopamine, j’étais addict. Les réseaux sociaux, une invention extraordinaire, fonctionnent exactement de la même façon aujourd’hui. On scrolle sans arrêt, le récit devient fragmenté, interactif, c’est vous qui créez la narration entre les images, pour obtenir votre prochaine dose de la dopamine. Je voulais faire un film qui fonctionne comme ça, le cinéma du futur. Si vous créez une connexion émotionnelle plutôt qu’une intrigue classique, le spectateur fabrique son propre récit intérieurement. Ça devient une expérience interactive, participative, comme dans les jeux vidéos.
Le film convoque beaucoup de références : Mario Bava, Dario Argento, les films de yakuzas, Brian De Palma, mais aussi vos propres œuvres, comme Only God forgives ou Neon Demon…
C’est probablement simplement l’accumulation de tout ce que j’aime. Tout est mélangé, mixé ensemble. C’est peut-être mon film le plus personnel dans ce sens-là, ce sera à vous de dire si c’est mon film le plus radical.
Votre cinéma a toujours été stylisé, mais ici vous abandonnez presque totalement la narration traditionnelle.
Oui, parce que cette fois je n’avais plus besoin de m’y accrocher. Même dans mes films les plus « rêveurs », il restait une structure classique. Ici, tout repose sur la sensation, la dopamine.
La musique de Pino Donaggio joue un rôle très important dans cette sensation, votre film ressemble à un opéra.
Mais c’est un opéra, ma vision de l’opéra, bien sûr ! Je m’en suis rendu compte une fois le film terminé. Travailler avec Pino a été extraordinaire. Je ne savais pas s’il était encore vivant. Il a 84 ans et il n’avait pas écrit de B.O. depuis une dizaine d’années. Lui aussi, je l’ai ramené à la vie, ce film est un film de morts-vivants (rires)… Il a accepté de composer pour moi et il m’a dit que sa première B.O. était celle de Ne vous retournez pas (Nicolas Roeg, 1974) et que sa dernière serait mon film. Deux Nicolas, donc. Pour moi, il représente la grande tradition des compositeurs italiens de cinéma, c’est le seul survivant de sa génération. Cette époque romantique de la musique de film a presque disparu aujourd’hui. Ma collaboration avec lui a été extraordinaire.
Le film a été tourné à Copenhague ?
Oui, intégralement, en studio. En dix semaines seulement.
Avec un gros budget ?
Non, pas du tout (il se marre). Il n’y avait quasiment pas d’argent. Mais c’est ce que j’avais dealé avec les producteurs : pas d’argent, mais une totale liberté. Je pouvais faire exactement le film que je voulais. Et j’ai adoré tourner à nouveau un film.
Votre film est un objet étrange et radical. Vous avez peur de la réaction à Cannes ?
J’ai déjà tout vu, tout entendu. Et je suis mort, je vous le rappelle. De plus, un film que tout le monde aime m’inquiète davantage qu’un film qui dérange. Si vous énervez les gens, c’est que vous avez touché quelque chose de vivant.
Vous vous sentez encore connecté au cinéma contemporain ?
Oui, bien sûr. Je suis un gros fan des films John Wick. Ils sont incroyablement bien fabriqués et Keanu Reeves est l’action star ultime. Je continue à regarder beaucoup de films, mais je réfléchis moins en termes d’analyse qu’avec mon instinct.
Et aujourd’hui, où vivez-vous ?
Dans un avion, entre Copenhague et Los Angeles (il sourit). J’aime les deux endroits. J’aime surtout l’idée, la sensation, du mouvement permanent.
Votre prochain film, vous l’avez déclaré, commence avec un M dans le titre. Ne serait-ce pas Maniac Cop ?
(Il se marre) En tout cas je vous le confirme, il y a bien un M dans le titre.
Est-ce que William Friedkin vous manque ?
Bien sûr. Nous sommes deux personnes très ironiques, qui aimons pousser le curseur à fond, au cinéma ou lors de nos conversations. Billy était vraiment un mec très cool, je l’aimais beaucoup.
Her Private Hell de Nicolas Winding Refn
Pas encore de date de sortie française
Par Marc Godin





