De retour à Cannes, Pedro Almodóvar signe son film le plus troublant depuis des années. Un geste à la fois intime et vertigineux, où le virtuose espagnol démonte son propre mythe avec une liberté et une sincérité bouleversantes.
Il y a, dans Autofiction, quelque chose de spectral. Comme si Pedro Almodóvar avait décidé de filmer ce qui reste après le feu : les cendres, les souvenirs, les fantômes. Le film avance ainsi, à pas feutrés, dans une forme d’instabilité permanente, refusant toute prise confortable. Et c’est précisément ce qui le rend si fascinant.
Au départ, on croit reconnaître un territoire familier. Mais très vite, le maître madrilène de 76 ans brouille les pistes. Le film débute en 2004, mais ce que l’on voit est-il vécu, rêvé, reconstruit ? Le film s’ouvre sur Elsa, réalisatrice de deux films cultes, obligée de bosser dans la pub. Elle vit avec son petit ami, Bonifacio, et, submergée par le deuil de sa mère, souffre de crises d’angoisse. Cut en 2025 : Raúl, cinéaste en perte de vitesse, est en train d’écrire l’histoire d’Elsa et de Bonifacio. Pour se faire, ce cinéaste qui a « perdu la grâce » se nourrit de l’intimité des autres, exploite les drames autour de lui, vole les douleurs, vampirise ses proches pour surmonter sa panne d’inspiration…
ALMODÓVAR À NU
Ce trouble, Almodóvar l’avait déjà effleuré dans Douleur et gloire. Ici, il va beaucoup plus loin. Il ne se contente plus de brouiller les frontières entre autobiographie et fiction : il les dynamite. Raúl n’est pas un double apaisé, mais une figure inquiète, presque humiliée, d’un artiste qui doute de tout, de son talent, de son désir, de sa nécessité même. Ce qui frappe alors, c’est le geste esthétique. Là où on attendrait la flamboyance, Almodóvar choisit la retenue. Les couleurs semblent souvent passées, comme usées par le temps. Les cadres se referment, les mouvements se raréfient. Tout est contenu, presque étouffé. C’est un cinéma qui se replie sur lui-même, comme pour mieux exposer ses fissures. Ses thèmes fétiches – la mère, le désir, la filiation – sont toujours là, mais comme vidés de leur charge mélodramatique. Ils apparaissent à distance, désactivés, observés plutôt que vécus. Le film opère ainsi un étrange renversement : il ne cherche plus à faire ressentir frontalement, mais à montrer ce qui, en nous, ne parvient plus à vibrer.
Dans ce dispositif, le spectateur, comme le metteur en scène, devient voyeur. Une position explicitée par la référence au film de Michael Powell Peeping Tom, qui traverse le film comme un miroir. Regarder, ici, c’est assister à un effondrement, celui d’un cinéaste confronté à la possibilité d’avoir « déjà fait ses meilleurs films », d’avoir déjà tout dit, et qui bégaie « ma vie n’a pas de sens si je ne tourne pas. » Et pourtant, malgré cette sécheresse apparente, une émotion puissante circule. Elle affleure dans les silences, dans un regard, sur une plage noire de Lanzarote. Elle surgit là où on ne l’attend pas, discrète mais persistante, comme un battement sous la surface.
Autofiction n’est pas un film aimable. Ce n’est pas non plus un testament. C’est un aveu, un film incandescent qui doute, qui trébuche, qui se met en danger. Un film qui accepte de ne pas séduire pour rester honnête. Et dans ce geste rare, presque vertigineux, Almodóvar signe peut-être son œuvre la plus libre.
Parce qu’elle est aussi la plus fragile.
Autofiction de Pedro Almodóvar
Sortie en salles le 20 mai
Par Marc Godin




