Avec Minotaure, le Russe Andreï Zviaguintsev signe un retour d’une puissance sidérante. Le film épouse la désolation intime d’un adultère pour mieux raconter l’effondrement moral d’un pays en guerre. Un grand film hanté et crépusculaire.
Depuis Le Retour, Elena ou Faute d’amour, le cinéma de Andreï Zviaguintsev ausculte les ruines morales d’une société russe gangrenée par le silence, la violence et la disparition progressive de toute possibilité de rédemption. Après dix années d’absence due à la maladie, Zviaguintsev, 62 ans, accouche de cet immense Minotaure et pousse encore plus loin cette logique d’étouffement. Le film est d’une noirceur abyssale, mais d’une beauté plastique irréelle. Vaguement inspiré d’un Claude Chabrol vénéneux (La Femme infidèle, 1969, avec Stéphane Audran, Michel Bouquet et Maurice Ronet), le récit pourrait ressembler à un thriller classique : un couple se délite, un adultère fissure un équilibre déjà fragile, la femme couche avec un jeune photographe, la tension monte, l’inéluctable se dessine… Mais bientôt, on découvre que des hommes – des pauvres, des ouvriers, des chômeurs, un artiste – sont sacrifiés sur l’autel de l’indifférence et envoyés sur le front ukrainien de 2022. Entre deux scènes de la vie conjugale, des tanks sont convoyés sur un train que l’on imagine sans retour ou et l’on enlève l’affiche vite d’un « héros » mort pour la patrie et déjà oublié… Brillamment, Zviaguintsev transforme cette matière intime en tragédie politique. L’histoire conjugale, la désagrégation du lien amoureux devient le miroir exact d’un pays qui implose et se détruit. Les sentiments se corrompent comme les institutions, les âmes se fissurent, les riches, au-dessus des lois, jouissent et disposent du corps des pauvres. Il ne reste que le mensonge, la mort et l’effroi…
SIDÉRATION ET LABYRINTHE MENTAL
Ce qui frappe immédiatement dans ce crime sans châtiment, c’est la rigueur de la mise en scène. Tout semble calculé avec une précision chirurgicale. Les cadres sont géométriques, les déplacements rares, les dialogues souvent retenus au bord du silence. Mais cette maîtrise n’a rien de démonstratif : elle produit au contraire une sidération, un sensation d’inéluctable. Chaque scène paraît glisser doucement vers un gouffre que les personnages refusent obstinément de voir. Le choix de tourner en Lettonie donne au film une étrangeté supplémentaire. Immeubles gris, routes désertes, appartements étouffants, comme si le paysage devenait l’extension psychique des personnages. Pourtant, au milieu de cette austérité, surgit sans cesse une lumière bouleversante, signée du génial Mikhail Krichman, le chef opérateur de Leviathan ou Faute d’amour. Une lumière d’hiver, pâle, presque liquide, qui caresse les visages et transforme parfois un simple intérieur en tableau de maître. C’est là l’un des miracles du film : parvenir à faire naître une beauté infinie au cœur même du désespoir. Zviaguintsev filme les rideaux traversés par le jour, les reflets sur une vitre, un feu de cheminée, comme si le monde persistait malgré tout à produire des éclats de grâce. Cette beauté ne console jamais, elle rend au contraire la tragédie encore plus douloureuse. Le titre Minotaure prend alors tout son sens. Le monstre n’est pas seulement politique. Il est intérieur. Il habite les hommes, leur lâcheté, leur capacité à magouiller, détourner les yeux, à accepter l’inacceptable jusqu’à ce que le labyrinthe se referme sur eux. À la fin, des personnages s’envolent pour la Crète, où se trouvait le labyrinthe du Minotaure et Zviaguintsev révèle l’enfer…
Comme Fatherland, l’autre très grand film de ce Cannes 2026, Minotaure fait dialoguer l’intime et l’Histoire. Rarement aussi un cinéaste aura filmé la désintégration morale avec une telle beauté formelle.
Minotaure est un film de ruines et de silence.
Minotaure de Andreï Zviaguintsev
Sortie en salles le 14 octobre 2026
Par Marc Godin




