CANNES 2026 : L’OBJET DU DÉLIT : MOZART ET #METOO, LE RETOUR GAGNANT D’AGNÈS JAOUI

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Pour sa première mise en scène sans Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui remixe Mozart et #MeToo. Une comédie douce-amère sur les conflits d’opinion et de générations, présentée hors compétition à Cannes.

Depuis plus de trente ans, Agnès Jaoui, comédienne, autrice, scénariste et réalisatrice, ausculte les mœurs et interroge l’époque avec une constance d’entomologiste et un sens du tempo hérité du théâtre. À 27 ans, elle cosigne Cuisine et dépendances avec Jean-Pierre Bacri, puis enchaîne avec Smoking/No Smoking pour Alain Resnais. Le duo – les fameux « Jabac » – impose sa griffe : humour acide, mécanique chorale, radiographie des rapports de domination. Du Goût des autres à Comme une image, en passant par Parlez-moi de la pluie et Au bout du conte, ils polissent un art de la cruauté douce, parfois sentencieux, toujours arrimé à un principe simple : partir d’un thème (souvent le pouvoir, l’intolérance, le racisme), puis laisser les personnages se débattre.

Huit ans après Place publique, voici aujourd’hui le retour d’Agnès Jaoui à la mise en scène, son premier film écrit sans Bacri, mort en 2021, L’Objet du délit. Ce sixième long-métrage, nouvelle œuvre chorale douce-amère, prend pour prétexte une représentation de l’opéra Les Noces de Figaro en plein air, dans le Sud, et autour, une microsociété en ébullition, sur fond de #MeToo, de conflits d’opinion et de générations. Il y a Daniel Auteuil, chef d’orchestre réputé mais largué, suspendu à la révélation d’une liste d’agresseurs sexuels, Claire Chust, metteuse en scène débutante qui plante des phallus géants en guise de colonnes dans son décor pour révéler au monde le règne du patriarcat et de la domination masculine, Agnès Jaoui, diva quinqua encombrée par un papounet envahissant, Vincenzo Amato, un ténor old school aux mains baladeuses, Oussama Kheddam, technicien novice parachuté en terre lyrique, Eye Haïdara, un Chérubin féministe et expéditif, Pierre Mille, un producteur concupiscent et poisseux… Une accusation d’agression sexuelle fait bientôt vaciller la production chaotique et chacun doit se positionner, souvent à contretemps.

TRAITER UN MATÉRIAU INFLAMMABLE AVEC LÉGÈRETÉ

La « comédie humaine » selon Jaoui continue, mais elle a changé de métrique. Le ton reste badin, presque désinvolte, et c’est précisément là que le film étonne : traiter un matériau inflammable avec légèreté, et sans jamais l’édulcorer. Entre deux vannes qui claquent, la cinéaste – féministe engagée qui a révélé lors des assises 2020 du Collectif 50/50 des agressions sexuelles étant enfant – démonte les réflexes, met à nu les angles morts, renvoie chacun à ses à priori. Évitant le manichéisme, Jaoui interroge les stéréotypes, sans sombrer dans le tribunal permanent. Le miroir mozartien n’est pas un gadget, comme dans Les Noces de Figaro où la domination masculine et le le droit de cuissage affleurent sous des airs en apesanteur. La musique de Mozart irrigue le récit qui prend bientôt la forme d’une ronde amoureuse, car in fine, L’Objet du délit est une histoire d’amour, avec Oussama Kheddam, vu chez Baya Kasmi, particulièrement lumineux en homme à tout faire qui se transforme en prince charmant face à la musique et à l’amour. La fable est belle et Agnès Jaoui, mine de rien, semble encore croire aux métamorphoses…

Sans Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui ne perd pas sa musique, elle en déplace simplement les accents. Plus fragile, peut-être, mais aussi plus frontale, elle signe une comédie de mœurs qui accepte le désordre du présent. Une œuvre qui doute, qui grince, et qui, quand elle lâche prise, touche juste.

L’Objet du délit d’Agnès Jaoui
Sortie en salles le 27 mai 2026


Par Marc Godin

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