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SELECTOR — RÉEDITIONS : LA PERSISTANCE DU MAL

robert bresson

L’éditeur français Potemkine ajoute deux films majeurs de Robert Bresson à son impressionnant catalogue dont Mouchette, sur le thème de l’enfance bafouée, publié pour la première fois au monde dans sa nouvelle restauration en 4K.

En cette saison où les récits d’enfances bafouées se bousculent en une des journaux, les premières publications, mondiale, de la version restaurée en 4K de Mouchette et, française, de celle de Au hasard Balthazar, de Robert Bresson, arrivent à point nommé. Lorsqu’il livre Mouchette, en 1967, Bresson a déjà imposé sa conception radicale du cinéma comme art autonome qui n’a plus rien à voir avec du théâtre ou de la littérature filmés. Il s’est également expliqué, à la télévision, sur son recours à des «modèles», des personnes de la société civile qui n’ont pas encore appris à singer les émotions et qui peuvent donc les laisser advenir, à leur insu. D’où cette voix blanche imposée aux personnages du Condamné à mort s’est échappé et de Pickpocket, garante d’images «plates», pures de toute intention dramatique. Des images filmées avec une même focale de 50 mm, qui prennent sens par le montage, la stylisation de la bande son, l’ajout occasionnel de la musique. Les premiers plans de Mouchette se passent de commentaire: à l’instar des lapins pris aux pièges des braconniers qu’elle espionne, l’héroïne est une bête traquée, tiraillée entre un père alcoolique, une mère au stade terminal, la violence de ses camarades scolaires et celle des hommes concupiscents. Par sa manière singulière de découper le temps, d’installer une attitude égale envers les choses, Bresson en fait une figure christique, tels Jeanne d’Arc et l’âne Balthazar, souffre-douleur des hommes. Son film devient alors un traité des passions, une nouvelle illustration du désir de détruire le divin dans l’homme, de cette persistance du Mal qui est le thème cardinal de son oeuvre, des Dames du Bois de Boulogne de 1943, à L’argent de 1983. Marche sereine vers l’inéluctable pour Jeanne d’Arc, glissement vers l’inexorable pour Mouchette, suicide assisté pour le Charles du Diable probablement, les héros de Bresson n’ont toujours-déjà que la mort pour horizon. Mais ils regorgent paradoxalement de vie, de fierté, de ruse, d’obstination, de défi, ainsi que le révèlent leurs expressions, cousines des regards d’animaux en cages dans Au hasard Balthazar, à partir desquels Bresson, «metteur en ordre» et non plus «metteur en scène», construit une dramaturgie d’une éloquence dévastatrice.


LA VIE SUR TERRE

Si le cinéma de Bresson est silencieux et patient, comme le déplorent ses détracteurs, ce n’est pas par indifférence à ses sujets mais, au contraire, pour cultiver le mystère et ouvrir, dans le continuum désespérément immanent de la vie sur Terre, la brèche d’une rédemption et d’un salut : après sa combustion, il ne reste plus rien, sur le bûcher, du corps de Jeanne d’Arc, comme s’il avait été escamoté. La disparition de Mouchette, dans un étang, ne fait pas plus de vagues. Quant au mélancolique Balthazar, après son chemin de croix accompagné par le deuxième mouvement de la Sonate N°20 en la majeur de Schubert, il monte au ciel, ce qu’indiquent les cloches des moutons qui semblent sonner l’Angélus. «Pourquoi des films de Bresson en ces temps de détresse ?» pourrait dire un nouvel Hölderlin. Parce que dans notre monde saturé de signes, jusqu’à rendre inaudible le silence de Dieu même, ils rappellent qu’il n’appartient qu’à l’homme de rompre avec l’économie du simulacre, avec l’imitation de la vie, pour la faire surgir à nouveau.

MOUCHETTE
AU HASARD BALTHAZAR
LE PROCÈS DE JEANNE D’ARC PICKPOCKET
L’ARGENT

DE ROBERT BRESSON.
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Par Eric Dahan