J’ai rencontré Nathan sous la discrète verrière d’un bar d’hôtel du 6ème, à cette heure où Paris fait semblant d’être une fille sage alors qu’elle rumine déjà la nuit. Ce genre d’endroit où les gens se déportent à pas traînants et où les confidences se chuchotent entre deux gorgées.
Nathan s’assoit et d’un regard, je comprends qu’il n’est pas venu vendre un personnage, ni une image. Il est venu parler, d’âme à âme. Il a ce truc des gens qui écoutent. Pas le cliché “regard de braise, intense, mon dieu je fonds”, non. Il a ce truc des gens qui écoutent vraiment. Il écoute le monde comme on écoute une première prise, un bruit parasite, un accident minuscule, un endroit où ça dérape alors que personne ne s’en rend compte. Et ça se sent dans la manière dont il parle de la scène.
Pour lui, la scène n’est pas qu’un lieu de travail, pas qu’un concept. C’est un paradis, c’est un enfer. C’est une chair, une matière. Il me raconte un concert comme on raconte une opération. La veille, sa voix qui se fend, le lendemain, elle qui revient, mais pas vraiment. Je lui dis bêtement que la plupart des gens n’entendent pas la différence. Mais lui, si. Et c’est là que commence son obsession. Une note qu’il attrape d’habitude, ce soir-là est une négociation. Un aigu sec devient sol humide. Il ne dramatise pas. Il décrit. Et dans cette description, sur son visage, je vois une peur apparaître. Pas la peur de la fausse note ou d’échouer devant les autres. Mais plutôt celle, plus intime, de se trahir. De trahir l’art qui lui permet de devenir, soir après soir, l’homme dont il rêve et qu’il désire.
Il me parle de détails techniques, de l’ingé son qui n’est pas là, des repères qui changent, des lumières qui ne racontent pas exactement la même histoire qu’hier. D’un humain en moins, d’un autre humain à la place, d’une oreillette qui lui renvoie un monde légèrement faux. Que c’était dur, que c’était difficile.
Et c’est là tout le paradoxe qui lui colle à la peau. Plus c’est difficile, et plus il devient beau. Ce garçon qui entend tout, qui contrôle tout, semble toujours chercher le moment où il peut tout lâcher. Ce soir à L’Etoile, j’ai entendu Buckley, Sting, et l’enfant de Bashung et Berger. C’était propre, il était doué, mais le moment où j’ai vraiment levé les yeux de mon carnet, c’est quand il a accepté que ça ne serait pas parfait.
Les compliments et la clameur, ce n’est pas son trophée. Sa gueule s’illumine quand la salle se met à chanter. Le moment où la chanson cesse d’être un objet privé, devient une chose commune, un chœur, une masse. Parce qu’il sait que son métier n’est pas de “performer”. Son métier, c’est de déclencher quelque chose, parfois sans le vouloir, parfois sans le savoir. De lever les yeux, face aux projo, et de voir des gens, se barrer, rire ou pleurer.
Sous notre verrière, en nous quittant, je ne savais pas par où commencer. Je me suis dit qu’il fallait que je gratte, que je le raconte sans le figer. En partant il m’a soufflé “j’espère que ça va aller”.
Et c’est la chose la plus rassurante que j’aie entendue ce soir-là, dans ce bar où tout semblait fait pour tricher.
Par Armand-Louis Casanova




