Le titre pourrait sentir le gravier blanc, le lévrier afghan et la veuve en vison. Erreur d’adresse. Dans Allée de la Reine-Marguerite, la noblesse porte des bas résilles. Elle travaille la nuit et gueule sur les voyeurs et les joggeurs. Stella Rocha, quinze années passées au bois de Boulogne, de son arrivée à Paris en 1993 jusqu’à son départ en 2008, me raconte tout ça. Yannis Ezziadi l’accompagne à l’écriture, sans lui retirer ce qui fait la matière du livre, une voix qui ne demande pas pardon. Et surtout pas d’autorisation.
Stella vient de Belém, au Brésil. Famille nombreuse, père policier, mère lavandière. Mais surtout une transexualité qu’il fallait cacher. Elle fuit, toute jeune, je ne sais plus combien d’années; passe par la Guyane puis Toulon, avant d’arriver à Paris avec cette idée jolie mais débile que la France est le pays où l’on peut enfin devenir soi. La France offre le bois de Boulogne. Car ici comme ailleurs, la liberté commence souvent par une enculade de l’URSAFF.
Des enculades, parlons-en. Au Bois, rien n’est laissé au hasard. Chaque fille a son emplacement. Ses habitudes et ses habitués. Stella apprend. À chaque trottoir sa géographie. Chaque centimètre de pavé, sa hiérarchie. Des rivales, des protecteurs. Dans un coin, un policier véreux. Des clients célèbres dont elle oublie les noms. Des amoureuses de leur métier et d’autres qui cherchent seulement à finir la nuit vivantes. À côté, Paris dort. Poliment, joliment. En ronflant. Comme elle sait si bien le faire.
Spoiler alerte, le livre est bon. Dans son refus des rôles convenus, Stella ne se raconte pas en sainte, encore moins en victime. Elle a choisi ce taff, fixé ses horaires, sélectionné ses clients, gagné de l’argent. Sans occulter pour autant la violence d’un monde qu’elle ne conseillerait à personne. Le livre tient dans cette contradiction. Beaucoup plus fascinants que les sermons pseudo-bandants, fabriqués pour la télévision. On peut avoir choisi une vie tout en souffrant de ce qu’elle vous a fait subir. On peut en rire sans l’absoudre. On peut en être fière sans la romantiser.
Ezziadi ( c’est l’écrivain), lui, à l’intelligence de ne pas désinfecter le récit. La langue reste crue. Parce que le Bois n’est pas un colloque sur les TDS à Sciences Po. Les souvenirs avancent par scènes, par surnoms et par éclats de rire. Par règlements de comptes et par silhouettes qui surgissent sous les phares. Le livre est souvent drôle. Parfois sordide. Il est aussi touchant, surtout lorsqu’il ne cherche pas à l’être. Stella me raconte l’horreur sans en faire une pièce ni trop comique, ni trop tragique. Et ça, ça demande du talent. Et de la force. Vraiment.
On aurait pu croire que le glauque aurait terni chaque souvenir, que le récit aurait pu surcharger les scènes. Les anecdotes déjà maquillées en légendes, et le baroque finissant par devenir un procédé un peu fatigué. C’est parfois le cas, mais reste qu’un récit trop sage aurait probablement trahi la vie de son sujet. Allée de la Reine-Marguerite vaut justement par son presque mauvais goût assumé et son élégante absence de bourgeoise respectabilité . Pas un livre sur la prostitution. Ni sur la moralité. Un livre qui parle de celles dont Paris utilise les corps avant d’en oublier les visages. Paris souffre de centralisation des cœurs et des mœurs. Stella c’est le caniveau. Celui où les messieurs s’arrêtent. Et pas ceux que vous imaginez. Monsieur tout le monde, monsieur demain. Payer, mentir et se casser.
Elle rend à ce monde sa mémoire. À ses mortes leur nom et à ses vivantes une voix. A mort les vieux fantasme de documentaire. Vive la femme qui a connu le Bois.
Vive la femme qui mérite sa couronne. Vive la femme qui malgré tout, m’a bien l’air d’une reine.




