Après un premier film remarqué, Charlotte Dauphin, artiste protéiforme, revient avec Melpomène, un deuxième long-métrage hypnotique et décalé, avec Andie MacDowell et Marisa Berenson.
Avant le cinéma, vous avez eu une pratique artistique foisonnante. Quel a été votre parcours initial ?
Charlotte Dauphin : J’ai commencé par la danse. C’était vraiment ce que je voulais faire de ma vie. Et puis j’ai dû m’arrêter. Quand on pratique la danse à haute intensité très jeune, soit ça passe, soit ça casse littéralement. Pour moi, ça a cassé. Je me suis abîmé les genoux. J’ai donc arrêté et j’ai fait de la sculpture, j’ai travaillé le plâtre, puis le bronze, l’aluminium, et différents types de métaux selon leurs propriétés et leurs couleurs, puis de la photographie, du design… Tout sauf l’écriture. J’étais totalement dans l’abstraction.
Comment avez-vous basculé vers le cinéma ?
À un moment donné, j’ai ressenti le besoin de mettre des mots sur les choses, sur mon travail, mais aussi sur le vide que j’essayais de combler. C’est comme ça que j’ai écrit mon premier long-métrage, L’Autre, sorti en 2020, qui abordait la question du deuil. La solitude de l’atelier finissait par me peser.
Dans Melpomène, en plus d’écrire, de réaliser et de coproduire, vous tenez le rôle principal. Un défi vertigineux ?
Dans mon premier film, je n’avais qu’un tout petit rôle. Là, j’ai choisi d’incarner le personnage principal pour laisser un libre cours à mes émotions. J’avais suivi des cours d’art dramatique en Angleterre et j’avais réalisé un court-métrage à l’Université de Californie du Sud. Ayant une expérience de la performance à travers la danse, le jeu ne me terrifiait pas. C’est presque ma zone de confort. Quant à cumuler la réalisation, la production et le jeu, cela ne me fait pas peur : je suis une travailleuse, j’aime le travail extrêmement préparé et tout est très séquencé. Nous avons eu cinq semaines de tournage très intenses.
Le film explore les méandres du cerveau et la frontière floue entre la réalité et la fiction. Pourquoi vous être attaquée au sujet de la schizophrénie ?
Après mon premier film sur le deuil, je voulais comprendre ce qui compose la folie, pourquoi une perte marque si profondément et ce qui façonne nos émotions. Je préférais parler d’un « état » de schizophrénie plutôt que d’une « maladie », qui est un mot complexe. C’est un état à la fois mystérieux, familier et d’une grande complexité que j’avais envie de détricoter. C’est aussi une réflexion sur l’identité. Qu’est-ce qui fait qu’on est soi-même ou ce que les autres disent qu’on est ?
Comment réunit-on un casting aussi singulier qu’Andie MacDowell, Pascal Greggory et Marisa Berenson ?
Le scénario les a convaincus. Ils ont eu envie de rejoindre mon univers artistique et ont compris que le projet était sérieux. Pour Andie MacDowell, c’était très particulier : sa propre mère était schizophrène. Elle a eu un coup de cœur immédiat pour le scénario en trouvant que j’avais rendu cet état avec une grande justesse. Cela m’a rassurée sur la voie que j’empruntais. Ces grands acteurs ont aussi avant tout des désirs d’artistes et l’envie d’explorer des territoires différents.
La photo du film et la bande-son sont extrêmement travaillées. Comment avez-vous abordé la forme ?
Ayant pratiqué la photographie et les arts plastiques, je suis extrêmement sensible à l’image, au cadrage et j’ai collaboré avec le chef op’ Remko Schnorr. Pour le son, j’ai travaillé avec le compositeur Michel-Ange Merino. Je voulais de la dissonance, une forme de chaos musical pour accompagner la déconstruction du personnage. On passe de sonorités évoquant des films d’Hitchcock à des morceaux des Chemical Brothers.
Entre ce parcours d’artiste plasticienne et cette expérience de réalisatrice, avez-vous le sentiment d’avoir trouvé votre place ?
Totalement. J’adore le cinéma. J’ai le sentiment d’avoir décomposé toutes mes pratiques auparavant – la danse, la sculpture, la photo, la performance – et de les voir aujourd’hui prendre tout leur sens dans ce médium, enrichies par la narration. Cela crée une voie singulière. Qu’elle plaise ou non, c’est là que je suis vraiment à ma place.
Quels sont vos projets pour la suite ?
En février, prochain je pars en Irlande tournage en tant qu’actrice dans le prochain film de Justin Chadwick, The Species, aux côtés d’Anthony Hopkins et de Tom Hollander, qui jouera mon mari. C’est très stimulant de s’immerger de temps en temps dans l’univers des autres. En parallèle, j’ai écrit un nouveau projet de réalisation, un pur film de science-fiction. J’ai envie d’apprendre à conduire un plus gros engin.
Melpomène de Charlotte Dauphin
En salles depuis le 30 septembre
Par Marc Godin
Photo © Penelope Caillet




