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Aloïse Sauvage est-elle (beaucoup) trop sage ?

Aloïse Sauvage

Cela faisait deux ans qu’elle montait en puissance : Aloïse Sauvage, 27 ans, sort enfin son premier album. Si ce disque n’est naturellement pas le chef-d’œuvre décrit ailleurs, le phénomène Sauvage mérite d’être décrypté avec un regard civilisé.

Avant toute chose, balayons une contre-vérité : non, Aloïse Sauvage n’est pas une artiste marginale sortie de nulle part. Elle est signée sur la même filiale d’Universal qu’Angèle, elle est nommée aux prochaines Victoires de la Musique, elle est défendue par des grosses légumes tel l’âme sensible Didier Varrod, directeur musical des antennes de Radio France. Bref, elle a la carte dans les médias et son plan de carrière paraît aussi bien tracé que celui d’Emmanuel Macron. Si sa musique n’est pas notre tasse de thé, reconnaissons-lui un mérite : contrairement à tant de troubadours qui baignent dans le formol et ne nous racontent rien de notre époque, elle semble nous dire quelque chose de 2020. Quoi donc ? C’est ici que nous devons nous pencher sur son cas avec la gravité d’un Finkielkraut remettant ses lunettes.

Les onze titres de Dévorantes parlent d’un père aussi absent que celui de Vanessa Springora, de nouveaux désordres amoureux, de quête de stabilité (d’embourgeoisement ?) et de militantisme LGBT mis à la portée des écoliers – « Les pédés sont beaux, j’ai osé rêver que tout le monde enfin le voyait. » Est-ce original ? Pour le fond, c’est la version pop de ce que Constance Debré et Céline Sciamma font en littérature et au cinéma. Pour la forme, c’est la suite d’Eddy de Pretto, une hybridation entre chanson française à l’ancienne et sonorités hip-hop pour montrer qu’on a rien contre les jeunes de banlieues (ouf, on est rassurés !). Toutes les cases de la culture officielle de notre temps sont cochées, bravo : c’est Varrod qui va être aux anges. Le problème, c’est que cette pseudo modernité est un peu à la traîne. Quand on aime le mélange entre rap et variété, mieux vaut réécouter le single « Chacun fait (c’qui lui plaît) » de Chagrin d’amour ; pour un album gay bien décapant, on peut se remettre Homosapien de Pete Shelley. Ces deux disques datent de 1981. Dévorantes, c’est la version digérée, intégrée et normalisée de ces anomalies défricheuses d’il y a trente-neuf ans. Bien qu’Aloïse Sauvage se présente comme « le clown de service qui panique en coulisse », son esprit de sérieux peine à amuser la galerie.

UN PRODUIT DE LA «GÉNÉRATION CHOCHOTTE»?
Elle a enregistré son premier album comme d’autres font leurs devoirs de vacances en recopiant les corrigés se trouvant à fin du cahier. C’est dommage, car elle ne manque pas de talent. Quand elle ne pompe pas Aya Nakamura (« Feux verts ») mais se souvient du Doc Gynéco de 1996 (« Si on s’aime »), elle inspire la sympathie. Quand elle est plus intime (« Papa »), elle émeut presque. Et quand enfin elle laisse tomber son rap blanc pour chanter vraiment (la fin de « Dévorantes »), elle décolle l’espace d’un refrain. Produit de cette « génération chochotte » moquée par Bret Easton Ellis pour son envie d’être dorlotée, elle cherche trop à aller dans le sens du vent et à plaire à tout le monde. En croyant s’émanciper, elle s’asservit elle-même. Un conseil à Aloïse pour la suite de sa carrière : pourquoi ne pas s’abandonner à plus de sauvagerie ?


Par Louis-Henri de la Rochefoucauld