Dans l’excellent Ni vue, ni connue, Marc Fitoussi braque sa caméra sur les invisibles du septième art. En offrant à Isabelle Huppert un rôle de figurante qui n’arrive pas à percer, face à une Sandrine Kiberlain en star cynique, le réalisateur des Cyclades signe une comédie vacharde sur la violence de la hiérarchie sur les plateaux de tournage.
J’aime beaucoup votre très beau prénom ?
Marc Fitoussi : (Il se marre) Le vôtre n’est pas mal non plus… Mon vrai prénom est Marc-Olivier, mais il y avait déjà un Marc-Olivier célèbre dans le cinéma, qui s’occupe de la fédération des exploitants. Et puis, surtout, j’avais les mêmes initiales qu’un certain Marc-Olivier de la télé… Le fameux « MOF ». Mon agent m’a dit : « Faut pas ! » (Rires) J’ai préféré couper et garder juste Marc !
D’où vient cette fascination pour les figurants, qui sont les héros de Ni vue, ni connue ?
Ça remonte à Les Figurants, un documentaire que j’avais réalisé en 2009, juste avant de tourner mon premier long-métrage avec Isabelle Huppert, Copacabana. Je suivais différents profils de figurants. L’une d’elles, Dominique, m’a probablement inspiré le personnage de Corinne Maclou, joué par Isabelle Huppert dans Ni vue, ni connue. Le plus drôle, c’est que dans une scène que j’ai finalement dû couper au montage, elle dénigrait violemment le jeu d’Isabelle ! Elle était à table avec ses camarades et balançait : « je suis allée voir L’Ivresse du pouvoir avec Isabelle Huppert… mais qu’est-ce qu’elle joue mal ! S’il suffit de porter du rouge à lèvres pour être actrice… » La scène était géniale, mais comme j’allais diriger Isabelle dans la foulée et qu’elle risquait de voir le docu, je me suis dit que ça devenait un peu compliqué ! (rires)
Vous montrez un milieu de crève-la-faim, où l’on se bat pour une ligne de dialogue.
Mais c’est la réalité ! Anne Marivin me racontait que, souvent, des figurants l’abordent l’air de rien : « Salut Anne, on a déjà bossé trois fois ensemble ! » Elle se demande d’où elle les connaît, la conversation s’engage et ils lui disent que ce serait super qu’ils se retrouvent sur un nouveau projet. D’autres font exprès d’être filmés de dos pour ne pas être catalogués « figurants » dans l’espoir d’avoir un vrai rôle plus tard. Corinne Maclou, c’est l’inverse : elle a sa petite houppette sur la tête, c’est sa signature visuelle pour qu’on la reconnaisse. L’enjeu de ce métier, c’est de changer de statut pour être mieux payé. Si tu as moins de cinq mots à dire, tu deviens « silhouette parlante ». Au-delà, tu as un rôle et tu es crédité au générique.

Ils sont prêts à tout pour ces fameux cinq mots ?
Sur mon film Maman a tort, on tournait une scène de fausse alerte incendie dans une entreprise. J’avais dit aux figurants, « vous quittez le bureau, vous parlez entre vous, vous êtes énervés parce qu’on a interrompu votre réunion Zoom ». Ils s’en sont donné à cœur joie. En fin de journée, la production m’appelle en hurlant : « Mais c’est quoi cette journée de malade, on a soudain 100 acteurs avec des répliques à payer plein pot alors que c’était de la figuration ! » Ils avaient tous sorti leur phrase en espérant la prime !
L’idée géniale du film, c’est de confier ce rôle de figurante ratée à Isabelle Huppert.
L’idée, c’était de l’emmener là où on ne l’a jamais vue, alors que j’avais déjà fait trois films avec elle et un épisode de Dix pour cent. À la base, j’avais écrit quarante pages d’un scénario où elle devait jouer une chauffeuse de poids lourd qu’on surnommait « La Puce ». Et puis, bam, on découvre que Juliette Binoche part faire un film américain où elle est chauffeuse de camion. On a tout abandonné. Finalement, lui proposer un rôle d’actrice qui ne joue pas du tout, ça paraissait être la grande idée. Et grâce à son statut, son personnage n’est jamais une victime. Isabelle en fait une battante. Sur un plateau, Isabelle, c’est une éternelle jeune première. Elle est curieuse, elle s’enthousiasme de tout.
Comme dans Dix pour cent, les vedettes jouent leurs propres rôles et gardent leurs vrais noms. Sandrine Kiberlain joue quant à elle une star qui pique le rôle de la figurante. C’est ça le cinéma français ?
Le but n’était pas de cracher dans la soupe. On sait tous que ce milieu est à la fois magique et dégueulasse, hyper hiérarchisé. Pour que Sandrine accepte d’endosser ce côté très peu flatteur, je me suis amusé à dérégler ses repères. Sandrine adore les chats ? Je lui flanque deux teckels dans les bras à l’image ! Du coup, elle s’est sentie suffisamment éloignée du personnage pour jouer cette star qui, au lieu d’aider une figurante talentueuse, décide de lui piquer un projet.
Filmer les coulisses du cinéma de manière si grinçante, ça rappelle votre travail sur la série Dix pour cent…
Oui, Dix pour cent a appris au public à comprendre cette ironie sur les stars. J’ai coécrit et réalisé plusieurs épisodes des saisons 3 et 4. .
Que pensez-vous du film Netflix sur Dix pour cent ?
No comment…
Vous avez définitivement tourné la page de la télé ?
Oui, j’ai tranché, je ne veux plus faire de télévision. L’expérience Dix pour cent était super pour les acteurs, mais en télé, l’auteur disparaît. Et je viens de vivre une expérience douloureuse avec Ça ,c’est Paris, une série sur un cabaret avec Alex Lutz et Monica Bellucci qu’on a faite pour France 2. On a fait un four absolu. Pourquoi ? Parce que la chaîne attendait une série américaine en novembre qu’ils n’ont pas eue. Ils ont balancé notre série pour boucher le trou de grille, deux mois en avance. Zéro promo, on a dû bricoler une affiche la veille pour le lendemain. En télé, ton travail, c’est juste du flux. Au cinéma, c’est une aventure collective où chacun est reconnu.
Dans la presse, on te définit comme le garant de la « comédie de qualité ». Ça vous plaît ?
C’est vrai que la semaine de la sortie, on se retrouve face à La Maison de nos rêves avec Kev Adams… Donc oui, j’essaie de résister et de creuser mon sillon (rires). Faire une comédie élégante, un peu vache, bien castée, avec de vrais seconds rôles savoureux. Je me sens proche de la tradition française d’Édouard Molinaro, de Philippe de Broca, de Jean-Paul Rappeneau ou de Pierre Salvadori. Aujourd’hui, on a parfois l’impression d’être des ovnis en essayant juste de faire des comédies sophistiquées et cruelles.
Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour le box-office ?
Mon plus gros succès, c’est 400 000 entrées pour Les Cyclades et Les Apparences. Avec 400 000, on te donne le droit de refaire un film. Faire 500 000 sur celui-ci serait génial ! Il a fallu tenir le budget : 31 jours de tournage seulement, mais énormément de décors, et 700 cachets de figurants distribués. On a pris soin d’eux, c’est leur film après tout !
Ni vue, ni connue de Marc Fitoussi
En salles le 7 octobre
Par Marc Godin



