Tourné en moins d’un mois avec une équipe réduite, Leaving Las Vegas est devenu un classique avec Nicolas Cage. Trente ans après, Mike Figgis revient sur cette aventure de cinéma guérilla.

« Après la cérémonie des Oscars de 1996, je n’ai plus jamais eu de nouvelles de Nicolas Cage. Pas même un coup de téléphone. Pourtant, grâce à Leaving Las Vegas, cet enfoiré est devenu une star à 20 millions de dollars par film. Mais bon, c’est Nic… »
Mike Figgis éclate de rire avant de hausser les épaules. Trente ans après Leaving Las Vegas, le réalisateur britannique de 78 ans n’a rien perdu de sa franchise. Le film qui a offert à Nicolas Cage son unique Oscar revient aujourd’hui en salles dans une belle restauration 4K. Et son auteur continue de regarder cette aventure avec un mélange d’étonnement et d’incrédulité. « J’ai presque l’impression d’un syndrome d’imposteur. Je reconnais mes idées, mais il y a aussi des choses que je ne reconnais pas du tout. Je me dis parfois : “Mais qu’est-ce que j’avais pris ?” »
Film culte des années 1990, Leaving Las Vegas raconte l’histoire d’un scénariste à la dérive qui débarque dans la capitale du jeu avec une seule intention : mourir en buvant. Sur sa route, il rencontre Sera, une prostituée qui tente de l’aimer sans le juger, ni le sauver. Une œuvre à part dans le cinéma américain, née contre tous les avis, tournée dans l’urgence et portée par une conviction presque irrationnelle.
À l’origine, il y a un roman autobiographique de John O’Brien. Un ami le remet à Mike Figgis, qui vient alors de tourner aux États-Unis Affaires privées avec Richard Gere et Andy Garcia, puis Mr. Jones, toujours avec Gere. « Dès la première page, j’étais captivé. Au bout de vingt pages, je me suis dit : c’est vraiment intéressant. C’était totalement différent de ce qu’on me donnait à lire à Los Angeles. Mais le matériau était difficile à adapter, le récit est essentiellement intérieur, presque sans action. J’ai pensé que ce serait peut-être possible. C’était très sombre, mais j’adore ça. »
Séduit par sa radicalité, Figgis y voit un projet capable de s’affranchir des règles hollywoodiennes. Il contacte John O’Brien, qui lui donne son accord. Deux semaines plus tard, l’écrivain se suicide. Son roman apparaîtra rétrospectivement comme une lettre d’adieu. « C’était son intention depuis toujours… »
TROP NOIR, TROP ALCOOLISÉ, TROP DÉSESPÉRÉ
Tous les studios rejettent pourtant le projet. Trop noir, trop alcoolisé, trop désespéré. À une époque où Hollywood privilégie les récits de rédemption et les blockbusters, l’histoire d’un homme venu à Las Vegas pour boire jusqu’à la mort ressemble à un suicide commercial. Pour Figgis, c’est précisément ce qui la rend irrésistible. « Je voulais donner à voir une réalité plus sombre et plus authentique que celle proposée par le système hollywoodien. »
Le financement finit par venir de France, ce qui garantit au cinéaste un luxe rare : l’absence totale d’ingérence. « Il n’y avait pas d’interférence de studio, pas de pression commerciale, pas de notes du type : “Il faut changer la fin pour le public.” »
Cette liberté se retrouve immédiatement dans le casting. Nicolas Cage lit le scénario grâce à son agent et réagit instantanément.« S’il vous plaît, ne le donnez à personne d’autre », écrit-il par fax à Figgis. Selon le réalisateur, l’acteur réduit drastiquement son cachet pour décrocher le rôle. Pour Elisabeth Shue, le choix est tout aussi évident. « J’avais déjà une sorte de fascination pour elle. Je l’ai rencontrée, on a parlé du scénario pendant deux heures, et j’ai su que c’était elle. » Pour compléter la distribution, plusieurs amis du réalisateur acceptent de venir faire une apparition : Julian Sands, Valeria Golino, R. Lee Ermey, le réalisateur Bob Rafelson… Figgis lui-même finira devant la caméra lorsqu’un acteur ne se présente pas sur le plateau.

Le tournage démarre avec un budget d’à peine quatre millions de dollars et seulement vingt-huit jours devant lui. Sur un plateau hollywoodien classique, on aurait convoqué une armée de techniciens, de grues et de projecteurs. Figgis fait exactement l’inverse. « Pas de budget. Donc pas de camion, pas de rails, pas de grue. » Pour lui, l’industrie américaine a fini par confondre cinéma et logistique. « Hollywood est accro à ses jouets. » Le film est tourné en Super 16, avec des caméras légères, souvent portées à l’épaule. L’équipe ne compte que huit ou neuf personnes. La lumière provient essentiellement des fenêtres, des enseignes lumineuses et des néons de la ville. « Le faible budget est devenu une forme de liberté. » Cette approche artisanale trouve un terrain de jeu idéal à Las Vegas. Ou presque. Ironiquement, le personnage principal du film n’est peut-être ni Ben ni Sera. C’est Las Vegas elle-même : une ville de lumières artificielles, de rêves brisés et d’excès permanents. Figgis comprend immédiatement que les néons feront une partie du travail à sa place. « Ma première pensée fut : l’électricité gratuite ! Et des néons en abondance. »
COMME UNE SESSION DE JAZZ
Mais la ville ne veut pas du film. La commission cinéma de Las Vegas juge le scénario toxique pour son image de destination « familiale ». Les autorisations deviennent un cauchemar. L’équipe tourne alors comme une bande de documentaristes clandestins. Certaines scènes sont filmées à la sauvette, caméra cachée ou depuis une voiture en mouvement. « Nous avons souvent volé des images », reconnaît aujourd’hui le réalisateur. Cette relation directe au réel nourrit l’esthétique du film. Les passants, les touristes, les lumières du Strip, les casinos et les motels deviennent autant d’éléments capturés sur le vif. Le film gagne une authenticité qu’aucune reconstitution en studio n’aurait pu reproduire. Malgré le planning serré, quelques moments de grâce surgissent de manière totalement imprévue. La séquence de la piscine, devenue l’une des plus célèbres du film, naît ainsi d’un hasard. L’équipe aperçoit un motel abandonné depuis la route. Figgis s’arrête immédiatement. En quelques minutes, la scène est imaginée et tournée. « On s’est arrêtés et on l’a tournée. Point final ! »
Figgis compare souvent Leaving Las Vegas, dont il a également composé la musique, à une session de jazz. Une structure existe, mais l’énergie naît de l’instant. « Je suis un immense amateur de jazz. Mes disques préférés sont souvent des enregistrements live, comme Duke Ellington à Newport ou Miles Davis au Blackhawk de San Francisco. Il y a toujours une interaction avec le public, un échange d’énergie. Leaving Las Vegas avait cette même énergie. Une interaction permanente avec la ville, avec les acteurs, avec ce qui arrivait autour de nous. »

À la fin du tournage, personne n’imagine un triomphe. Figgis lui-même envisage alors de quitter Los Angeles. Puis la mécanique s’enclenche lentement. Les critiques tombent, les récompenses suivent, Hollywood change brusquement de regard. « Tout le monde me disait soudain : “Reste, on t’aime !” » Produit pour quatre millions de dollars, Leaving Las Vegas en rapporte près de cinquante. Nicolas Cage décroche l’Oscar et le Golden Globe du meilleur acteur, Elisabeth Shue est nommée aux Oscars. Récompensé dans de nombreux festivals, le film devient un classique instantané.
Trois décennies plus tard, Figgis continue de s’étonner de sa longévité. « La plupart des œuvres restent prisonnières de leur époque. Mais parfois, quelque chose résiste au temps, quelque chose devient universel. » Leaving Las Vegas appartient désormais à cette catégorie rare. Un film que personne ne voulait, tourné comme un hold-up et devenu l’un des classiques américains des années 1990.
Leaving Las Vegas de Mike Figgis
En salles
Blu-ray édité par StudioCanal
Par Marc Godin




