CANNES 2006 : GRAND PALMARÈS POUR FESTIVAL FATIGUÉ

cannes 2026 fin palmarès

Entre chefs-d’œuvre mineurs, cinéastes à bout de souffle, huées anti-Bolloré et apocalypse géopolitique sur écran géant, Cannes 2026 ressemblait moins à une fête du cinéma qu’à une gigantesque cellule de crise arty sous climatisation de luxe. Heureusement, le palmarès de Park Chan-wook sauve les meubles. Et parfois même davantage.

Cette 79e édition aura été un petit cru, du vin soif plutôt qu’une belle bouteille de Romanée-conti. La faute à des cinéastes en petite forme, venus présenter des œuvres mineures, très loin de leurs sommets respectifs. Cristian Mungiu, Andreï Zviaguintsev, Ryūsuke Hamaguchi ou James Gray semblaient tous tourner avec le frein à main artistique légèrement enclenché. De fait, Fjord ne rivalise jamais avec la sidération de 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Minotaure reste moins dévastateur que Faute d’amour ou Leviathan. Quant à l’interminable Soudain (3h16 de care, de tunnels émotionnels et de regards dans le vide), il donne parfois envie de reprendre le volant pour retourner voir Drive my Car. Et découvrir que Paper Tiger est signé du cinéaste de Two Lovers ou The Yards provoque quelques rires nerveux. Et pourtant, miracle, le palmarès est excellent. 

Park Chan-wook et son jury ont probablement passé leurs nuits à s’étrangler dans des suites du Carlton pour départager les films, vu le nombre d’ex æquo distribués comme des anxiolytiques. Mais au final, cette Palme d’or à Cristian Mungiu pour Fjord s’impose comme un choix solide, adulte, presque classique. Tourné en Norvège avec Renate Reinsve et Sebastian Stan, le film raconte l’histoire d’un père accusé de maltraitance envers ses enfants sans preuves formelles. Mais derrière le fait divers, Mungiu dissèque surtout le choc des dogmes : le rigorisme évangélique d’une famille roumaine face au progressisme glacial de la Scandinavie modèle. Comme toujours chez Mungiu, le malaise avance à pas feutrés avant de vous serrer doucement la gorge jusqu’à l’asphyxie morale. Fjord dérange parce qu’il pulvérise les certitudes de tout le monde.

En recevant sa Palme, Mungiu a évoqué « des sociétés fracturées et radicalisées », avouant n’être « pas très fier de ce qu’on laisse à nos enfants ». Avant de lâcher, malicieux, qu’il faudrait revoir les films dans vingt ans pour savoir lesquels survivront vraiment.

Le Grand Prix attribué à Minotaure confirme, lui, qu’Andreï Zviaguintsev reste l’un des plus grands plasticiens du désespoir contemporain. D’une noirceur abyssale et d’une beauté presque irréelle, le film utilise un adultère pour raconter l’effondrement moral de la Russie en guerre. Chaque plan ressemble à une icône orthodoxe contaminée par la fin du monde. Au moment de recevoir son prix, le cinéaste russe a lancé à Vladimir Poutine : « Mettez fin à ce carnage, le monde entier attend cela. » Fort.

LE CHOC FATHERLAND

Le vrai chef-d’œuvre du festival s’appelait pourtant Fatherland. Pawel Pawlikowski (Ida, Cold War) y filme une Europe en ruines avec une grâce spectrale. Son prix de la mise en scène, partagé avec La Bola Negra du duo Javier Calvo / Javier Ambrossi – très poseur mais souvent grisant – ressemble presque à une demi-réparation.

On passera plus vite sur Soudain, dont les magnifiques Virginie Efira et Tao Okamoto repartent avec un double prix d’interprétation féminine malgré un film boursouflé, ou sur le prix du scénario attribué à Notre salut, film de petit malin qui confond souvent sophistication et maniérisme TikTok sous kétamine.

Mais le plus frappant, cette année, c’est peut-être qu’on aura finalement très peu parlé de cinéma. Cannes 2026 fut un festival parasité par le réel. Les huées anti-Bolloré avant les projections Canal+, parfois accompagnées de tonitruants « Bolloré enculé », auront constitué la bande-son officieuse de la Croisette. Plus glauque encore : les polémiques poisseuses visant Gilles Lellouche ou Charlotte Gainsbourg, transformant Twitter en cour d’assises permanente.

Heureusement, il reste des raisons de respirer. La première, c’est la place immense prise par les films queer cette année : Autofiction, La Bola Negra, Jim Queen, Coward, Teenage Sex and Death at Camp Miasma… Pour Franck Finance-Madureira, papa de la Queer Palm, « les personnages queer existent désormais naturellement à l’écran… De plus en plus de films mettent en scène des personnages queer sans que ce soit forcément le sujet principal du récit, ce n’est même plus un événement qu’un personnage soit queer. » Une vraie révolution…

La seconde raison tient dans la scène finale de Fatherland. Une cantate de Bach résonne dans une église détruite où deux personnages se recueillent parmi les gravats. On pense immédiatement à Cioran : « La musique de Bach est la seule preuve tangible de l’existence de Dieu. » L’Europe est en miettes. L’Histoire ressemble toujours à une plaie ouverte. Mais Bach subsiste. Le cinéma aussi. Et dans ce geste d’une douceur infinie, Pawlikowski semble nous murmurer qu’au milieu du vacarme politique, de la haine industrielle et du capitalisme zombie, la culture demeure peut-être la dernière chose empêchant encore la victoire définitive du mal.


PALMARÈS 2026

Palme d’or : Fjord, de Cristian Mungiu

Grand Prix : Minotaure, d’Andreï Zviaguintsev

Prix du jury : L’Aventure rêvée, de Valeska Grisebach

Prix de la mise en scène : Javier Ambrossi, Javier Calvo, pour La Bola Negra, et Pawel Pawlikowski, pour Fatherland

Prix d’interprétation féminine : Virginie Efira et Tao Okamoto, pour Soudain, de Ryusuke Hamaguchi

Prix d’interprétation masculine : Emmanuel Macchia et Valentin Campagne, pour Coward, de Lukas Dhont

Prix du scénario : Emmanuel Marre, pour Notre salut

Caméra d’or : Ben’imana, de Marie-Clémentine Dusabejambo

Palme d’or du court-métrage : Aux adversaires, de Federico Luis

Queer Palm : Teenage Sex and Death at Camp Miasma

 

Par Marc Godin