CANNES 2026 : Akiko Ashizawa : « Transformer les idées du réalisateur en images »

Akiko Ashizawa

Depuis plus de trente ans, la directrice de la photographie japonaise Akiko Ashizawa construit une œuvre discrète mais essentielle. Rencontre à Cannes avec une collaboratrice fidèle de Kiyoshi Kurosawa pour qui la technique n’a de sens qu’au service de l’émotion.

Qu’est-ce qu’un directeur de la photographie ?
Akiko Ashizawa : Pour moi, il ne doit y avoir qu’un seul véritable auteur du film : le réalisateur. Mon travail consiste à comprendre son intention et à la rendre visible. Être chef opérateur, ce n’est pas imposer son style, c’est transformer les idées du réalisateur en images. Quand un film est terminé et que le réalisateur est heureux du résultat, alors je considère que j’ai réussi mon travail.

Qu’est-ce qu’un très bon directeur de la photographie ?
(Rires) Quand il va au-delà des désirs du réalisateur et qu’il comble ses désirs d’images, de lumière, à 300%. 

J’ai l’impression que le cinéma japonais accorde une importance particulière à la photographie : dans les classiques d’Akira Kurosawa ou d’Ozu, bien sûr, mais aussi avec les films de studios des années soixante, comme les films de samouraïs de Kenji Misumi ou les polars pop de Seijun Suzuki.
C’est une tradition forte. Mais je crois aussi que l’Europe, et particulièrement l’Italie, a produit des chefs opérateurs extraordinaires, je pense au travail de Vittorio Storaro sur Le Conformiste de Bernardo Bertolucci. Il y aussi les films de Roman Polanski ou à l’image de Igor Luther pour Le Tambour, qui ont été une grosse inspiration pour moi. 

Vous avez commencé à travailler à l’époque de la pellicule. Comment avez-vous vécu l’arrivée du numérique ?
Le choix entre pellicule et numérique dépend toujours du film. Ce n’est pas une décision uniquement technique : elle se prend avec le réalisateur et le producteur. Nous discutons ensemble de ce qui convient le mieux au projet. Sur Sleep no more, un film indonésien, nous tournions en numérique et nous avons ressenti qu’il manquait une forme de densité, de poids dans l’image. J’ai tourné ensuite avec de la pellicule, cela donnait une texture plus organique au film.

Vous continuez malgré tout à aimer la pellicule ?
Au Japon, 99% des tournages sont en numérique. Mais j’aime toujours travailler en 35 mm. Mais au fond, le travail reste le même : il s’agit toujours de construire le cadre, la lumière et l’espace. La vraie différence, c’est que la pellicule demande une préparation très précise avant le tournage. Avec le numérique, il est possible de corriger énormément de choses après coup. Personnellement, je préfère faire le plus de choses possible sur le plateau.

Vous semblez assez méfiante envers la postproduction et l’étalonnage numérique…
Je pense qu’on peut aujourd’hui trop manipuler les images en postproduction. Les couleurs, les contrastes, la lumière : tout peut être changé. Mais si l’on modifie trop l’image après le tournage, cela veut peut-être dire qu’on n’a pas assez travaillé en amont. Dès le début d’un projet, je discute avec le réalisateur pour définir précisément la texture du film afin de limiter au maximum les corrections ultérieures.

Peut-on décrire votre travail comme très organique, doux et profondément humain ? Est-ce quelque chose que vous recherchez consciemment ?
Oui, probablement. Pour moi, la photographie ne concerne pas seulement la technique. Les acteurs sont très vulnérables devant la caméra. Ils peuvent se sentir seuls ou exposés. J’essaie toujours de créer un environnement où ils se sentent soutenus. Je les cadre et je veux qu’ils aient le sentiment que la caméra est avec eux, jamais contre eux. C’est peut-être cela qui crée cette sensation de proximité.

Vous avez travaillé de nombreuses fois avec Kiyoshi Kurosawa, notamment sur Tokyo Sonata ou Shokuzai. Comment expliquez-vous cette fidélité artistique ?
Je crois qu’il est important de garder une certaine distance avec les réalisateurs avec lesquels on travaille longtemps. Nous nous connaissons très bien, mais chaque film doit rester une nouvelle aventure. À chaque projet, je me dis : « C’est peut-être la dernière fois. » Alors j’essaie d’aborder le film avec un regard neuf, sans routine.

Y a-t-il davantage de femmes aujourd’hui dans les métiers techniques du cinéma japonais ?
À la télévision, oui, il y a plus de femmes. Le cinéma reste plus difficile. Mais les choses changent progressivement. J’espère que de plus en plus de réalisatrices et de techniciennes pourront travailler dans de bonnes conditions et être reconnues.

Quel regard portez-vous sur l’état actuel du cinéma japonais ?
Le streaming et Netflix ont changé beaucoup de choses. Mais je pense que certaines œuvres doivent absolument être vues en salle. Le cinéma reste une expérience collective et physique.Nous devons continuer à donner envie au public d’aller dans les salles, parce que l’image de cinéma n’a pas la même force sur un écran domestique.

Ce prix Angénieux à Cannes et la reconnaissance internationale sont-ils importants pour vous ?
Oui, bien sûr. Recevoir une reconnaissance à l’étranger donne de la force pour continuer. Mais j’ai toujours l’impression de recommencer à zéro à chaque film. Chaque projet reste nouveau pour moi.

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Par Marc Godin