Juré au festival Reims Polar, Peter Dourountzis est le réalisateur de Vaurien et de Rapaces. Ancien salarié du Samu social, il revient sur son parcours, ses influences et ses secrets de fabrication.
Comment votre parcours vous a-t-il conduit au cinéma ?
Peter Dourountzis : Je viens d’un milieu qui n’a rien à voir avec le cinéma. Mon père était musicien, il accompagnait Nana Mouskouri en tournée. C’était un artiste et j’ai donc grandi avec cette idée que l’on pouvait créer. Ado, je regardais énormément de films. Mon père enregistrait tout sur VHS : du Spielberg mais aussi des films plus anciens ou plus exigeants. J’ai découvert le cinéma comme ça, un peu au hasard, en revoyant plusieurs fois les films.
Vous avez travaillé longtemps loin du cinéma…
Oui, j’ai passé quinze ans au Samu social de Paris. Au début je répondais au 115, puis on m’a confié la gestion de la nuit pour les maraudes et les centres d’hébergement. J’avais 25 ans et je me retrouvais à coordonner beaucoup de choses. C’était une expérience incroyable. Je ne me suis jamais dit que c’était un détour inutile. Au contraire, ce travail m’a appris énormément sur les rapports humains, sur les situations de crise, sur le réel.
Cette expérience influence-t-elle votre cinéma ?
Je pense que oui. Quand j’arrive avec un projet, mon parcours donne une forme de légitimité. Les acteurs ou les producteurs sentent que je connais le terrain humain dont je parle, même si ce n’est pas directement le même univers.
Le premier film que vous avez réalisé, Vaurien, était très sombre…
Oui, il s’inspirait d’une réflexion que j’avais menée autour de tueurs en série, notamment Guy Georges. Mais ce qui m’intéressait, ce n’était pas le crime lui-même, mais le quotidien du tueur, la manière dont quelqu’un peut se cacher au milieu des autres.
Comment est né Rapaces, avec Samy Bouajila ?
À l’origine, le projet m’a été proposé par un producteur. Le scénario existait mais je l’ai presque entièrement réécrit. Le premier tiers fonctionnait bien, mais la fin ne me satisfaisait pas du tout. J’ai essayé de reconstruire le film autour d’une tension plus forte entre les personnages.
La scène du restaurant – entre Alfred Hitchcock et David Fincher – est le cœur nucléaire du film… En l’occurrence, une longue scène dans un restaurant, où Sami Bouajila et Mallory Wanecque sont pris dans un piège qui se referme inexorablement sur eux.
C’est amusant parce que c’est la dernière chose que j’ai écrite. Je cherchais un endroit où mettre les personnages dans une situation impossible : enfermés, sans arme, sans possibilité de fuir. Je voulais dilater le temps, créer une tension pure avec les regards, l’espace, la mise en scène.
Un pur moment de mise en scène.
Exactement. Il n’y a pas d’effets spectaculaires. C’est juste de la grammaire de cinéma : où regarde le spectateur, où se trouvent les antagonistes, comment on organise l’espace… C’est un plaisir très proche de ce que faisaient Hitchcock ou Polanski.
Le film a été tourné avec quels moyens ?
On avait environ trois millions d’euros et trente-quatre jours de tournage. Ce n’est pas énorme, donc il faut faire des choix. Pour la scène du restaurant, par exemple, j’ai dû me battre pour obtenir quatre nuits de tournage. J’avais envie de prendre le temps de découper les plans, de construire la tension. J’ai accepté de faire des concessions ailleurs pour protéger cette séquence. Et j’ai même dû filmer ma poursuite de voitures en… trois heures…
Vos références semblent souvent américaines…
J’aime beaucoup Brian De Palma, par exemple, pour la mise en scène pure, David Fincher, Alfred Hitchcock ou Alan J. Pakula, pour ses thrillers paranos. Mais j’aime aussi des films français comme L.627 de Bertrand Tavernier.
Votre prochain film sera-t-il encore un polar ?
Pas vraiment. Il sera inspiré de mon expérience au Samu social. Ce sera plutôt un film sur les relations humaines, même s’il y aura sûrement une forme de tension dramatique.
Votre parcours a été tardif : premier film à 40 ans, deuxième à 45…
Oui, et j’aimerais ne pas attendre d’avoir 50 ans pour faire le troisième ! Mais en même temps, chaque film est une bataille.
Plus d’infos sur le festival Reims Polar : https://reimspolar.com/




