LE BIJOU, CET ACTIF NÉ HORS DU SYSTÈME

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Après les empires, les expositions, les maisons de joailleries et les mythes, il reste une question que ce numéro ne pouvait pas éviter. Et si le bijou n’avait jamais été un actif comme les autres; précisément parce qu’il n’a jamais obéi au système ?

Yves-Marie André, jésuite du XVIIIe, défendait l’idée que la beauté n’est pas un luxe superflu mais une nécessité inscrite dans l’ordre du monde. Diderot a repris certaines de ses thèses. L’histoire du bijou lui a donné raison, mais d’une manière qu’il n’avait probablement pas anticipée.

Pendant des siècles, le bijou a été la banque des femmes. Le coffre-fort des exclus. Parce que ce qui était beau pouvait traverser une frontière, se transmettre et se vendre. Et aujourd’hui, alors que la finance tente de redécouvrir le bijou comme “classe d’actifs”, elle se heurte à un problème simple : cet objet ne fonctionne pas selon ses modèles. Normal. Le bijou n’a jamais été conçu pour les marchés efficients. Il a été conçu pour la continuité dans l’incertitude.

LE BIJOU COMME BANQUE DES EXCLUES

On oublie trop souvent un fait historique pourtant important : jusqu’à récemment, les femmes ont été largement exclues du système financier formel. En France, il faut attendre 1965 pour qu’une femme mariée puisse ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de son mari. Aux États-Unis, les discriminations dans l’accès au crédit ont persisté jusqu’à la loi de 1974. Dans beaucoup de pays, les femmes ne pouvaient ni hériter, ni posséder : elles étaient juridiquement invisibles.

Face à cette exclusion, un système financier parallèle s’est transmis. En Inde, le stridhan désigne les bijoux qu’une femme reçoit lors de son mariage : reconnu comme propriété personnelle de la femme, sur laquelle elle conserve le contrôle, y compris en cas de divorce ou de veuvage. En Europe, les trousseaux matrimoniaux incluaient parfois des bijoux précieux que les femmes conservaient comme propriété personnelle. Ces pièces, transmises entre générations féminines, représentaient une forme de sécurité économique : richesse concentrée dans des objets facilement transportables, elles pouvaient être liquidées en cas d’urgence (violence conjugale, ruine familiale ou conflits).

En situation d’exil, ce mécanisme devient vital. Les réfugiées arméniennes au début du XXᵉ siècle, les femmes russes après 1917, les Syriennes plus récemment; beaucoup ont tout perdu sauf leurs bijoux, qu’elles ont pu monnayer pour financer un passage ou un nouveau départ.

Le bijou remplissait trois fonctions : assurance, épargne, transmission. En cas de coup dur, on pouvait le vendre. En période stable, c’était une réserve de valeur. Et à la génération suivante, ça se transmettait ( le plus souvent de mère en fille), tel un socle essentiel à la survie économique de millions de femmes.

UNE RÉALITÉ QUI N’A PAS DISPARU

Croire que cette fonction aurait disparu avec l’émancipation financière serait naïf. Dans beaucoup de pays, l’accès au système bancaire reste fragile ou inégal. Et dès que les institutions vacillent (guerres, crises et hyperinflation), le bijou redevient un refuge.

Au Venezuela, des femmes vendent leurs bijoux pour acheter de la nourriture. En Ukraine, celles qui fuient les zones de combat emportent leurs bijoux comme elles peuvent; souvent comme unique capital transportable.

Cette fonction ne concerne pas que les femmes, d’ailleurs. Les minorités persécutées, les dissidents politiques ont historiquement eu recours au bijou comme richesse compacte, difficile à saisir, relativement universelle. Le bijou n’est donc pas une relique du passé. C’est une plateforme de résilience, qui se réactive chaque fois que le système formel montre ses limites.

POURQUOI LE BIJOU EST CONSTRUIT AINSI

Cette fonction de survie explique la structure même du bijou. Ses caractéristiques ne relèvent pas seulement de l’esthétique; c’est une logique économique construite à travers l’Histoire.

Le plancher métallique. L’or, l’argent, le platine sont cotés sur des marchés mondiaux depuis des siècles. Même quand la signature disparaît ou que le style se démode, le métal conserve une valeur minimale. Ce plancher ne garantit pas le rendement, mais il limite l’anéantissement total.

La portabilité. Le bijou concentre une valeur élevée dans un volume réduit. Il se déplace avec le corps. Il accompagne l’exil plus facilement que n’importe quel autre actif (essayez de traverser une frontière avec un appartement ou un portefeuille de billets dans les poches).

La transmission. Le bijou traverse les générations, porte la mémoire des corps qui l’ont porté. Dans des sociétés où les lois d’héritage discriminaient les femmes, il permettait de contourner les règles en transmettant de mère en fille. C’est un actif qui impose le temps long et protège de la volatilité frénétique des marchés.

Le bijou n’est pas un actif comme les autres. C’est un système financier parallèle, conçu pour pallier les manquements du système formel.

CE QUE LA FINANCE REDÉCOUVRE (OU CROIT REDÉCOUVRIR)

Vu à travers un prisme financier, la valeur du bijou repose sur une structure assez simple : un sous-jacent + une option.

Le sous-jacent, c’est le métal précieux (et dans certains cas les pierres précieuses). Le socle incompressible. À ce socle s’ajoute une dimension optionnelle : la possibilité que la pièce acquière une valeur esthétique ou symbolique particulière.

Un bijou modeste, acheté proche de la valeur de son métal, présente une asymétrie intéressante : le risque est partiellement limité par le plancher métallique, tandis que le potentiel repose sur l’évolution du goût, de la rareté, de la signature. À l’inverse, un bijou déjà fortement valorisé pour sa dimension collector concentre l’essentiel de son risque dans sa narration — voire dans sa cote artistique.

Cette structure explique aussi l’illiquidité assumée du bijou. Il ne se revend pas instantanément. Il impose le temps long, totalement incompatible avec une logique de trading.

Sur le plan fiscal, certains régimes reconnaissent implicitement cette singularité : seuils d’exonération, fiscalité forfaitaire spécifique, règles particulières en matière de transmission. Autant de dispositifs qui traduisent la difficulté à assimiler pleinement le bijou à un actif financier classique.

LES CONTRESENS DE LA FINANCE

Le regain d’intérêt pour le bijou comme “actif” a produit plusieurs contresens. Pas parce que le bijou serait un mauvais support de valeur, mais parce qu’on lui applique des catégories qui ne sont pas les siennes.

Premier contresens : croire que tout bijou ancien génère automatiquement une plus-value significative. La réalité est plus nuancée. Sur le plan du sous-jacent, un bijou en or ou en pierres précieuses conservé plusieurs décennies a généralement suivi, voire dépassé l’inflation. En revanche, la prime narrative initiale ( liée à une mode ou une signature) peut s’éroder. Voire disparaître complètement.

Dans ce cas, la revente s’effectue proche de la valeur du métal ou des pierres. Le détenteur n’a pas nécessairement perdu en valeur absolue, mais il n’a pas bénéficié d’un rendement supérieur à celui d’un lingot standardisé.

Les difficultés de liquidité concernent surtout les pièces dont la prime s’est dissipée : sans signature reconnue, sans pierres exceptionnelles, sans provenance documentée, elles se revendent lentement, avec des décotes parfois significatives.

Autre contresens : ignorer les coûts invisibles. Assurance, conservation, certification, commissions à la revente… Sur la durée, ça pèse de manière tangible sur la valeur économique réelle.

Ces erreurs révèlent une incompréhension plus profonde : vouloir faire entrer le bijou dans un modèle qui n’a pas présidé à sa naissance. Le bijou n’a jamais promis l’optimisation. Il a toujours garanti autre chose : la continuité.

CE QUE CET ACTIF DIT DE NOTRE ÉPOQUE

Le regain d’intérêt pour le bijou révèle plusieurs tendances : un retour vers les actifs tangibles après des décennies de dématérialisation financière,un intérêt criant pour les consommables luxe, une méfiance croissante envers des systèmes perçus comme fragiles ou excluants, un besoin de sens et de transmission dans un monde financiarisé à l’extrême.

Dans les sociétés instables, le bijou rappelle une vérité simple : quand les systèmes officiels échouent ou excluent, les populations créent des systèmes parallèles.

LE BEAU COMME STRATÉGIE DE SURVIE

Yves-Marie André cherchait l’essence du beau dans la métaphysique. L’histoire des femmes l’a trouvée dans la nécessité.

Nuançons quand même : cette résilience s’observe sur le temps long. À court terme, les bijoux connaissent des cycles, des phases d’illiquidité. Lors de la crise de 2008, certaines ventes ont été annulées, des pièces bradées par nécessité. La résistance n’est pas une immunité absolue; c’est une capacité à reconstituer la valeur une fois la panique passée.

Aujourd’hui, alors que la finance redécouvre cet actif étrange, elle bute sur cette évidence : le bijou n’a jamais été conçu comme placement et pourtant il continue d’assurer cette fonction de réserve. Quand on ne peut pas posséder, on porte. Dans un monde instable, la beauté n’est pas un luxe superflu, elle peut être aussi une liquidité qui survit aux monnaies et aux crises.​​​​​​​​​​​​​​​​


Par Assiya Shabi