FESTIVAL DE SAINT-JEAN-DE-LUZ 2026 : HADRIEN BELS : « À MARSEILLE, ON N’EST PAS TOUJOURS BONS AU FOOT, MAIS AU MOINS, ON EST BONS EN RAP ! »

Hadrien Bels

Au festival de Saint-Jean-de-Luz, on peut découvrir les talents de demain. La preuve avec le Marseillais Hadrien Bels, romancier à succès qui passe derrière la caméra. Avec Nouvel Hair, il signe un premier court-métrage réjouissant sur les salons de coiffure afro-arabes de la cité phocéenne. 

Nouvel Hair

 

Vous êtes Marseillais, du quartier du Panier. Obligé de te parler de l’OM pour commencer. C’est dur d’être supporter en ce moment ?
Hadrien Bels : (Rires) Ça fait vingt ans qu’on porte notre croix ! Mais j’ai connu les grandes années, j’ai connu 93 (l’année où l’OM remporte la finale de la Ligue des champions contre le Milan AC, NDR). Honnêtement, tous les gens qui supportent Marseille alors qu’ils ne sont pas de la ville, je leur dis : « Mais pourquoi tu fais ça ? Arrête de te faire du mal ! » (rires). Après, l’OM, c’est un vaste sujet, je peux en parler des heures. On n’est pas toujours bons au foot, mais au moins, on est bons en rap ! 

Sérieux ?
Marseille, c’est la capitale du rap français. Et puis Marseille parle pour nous, des fois un peu trop. On est des catalyseurs de plein de cultures : l’Algérie, les Comores, les Corses, les Italiens… On a cette longue tradition orale avec Pagnol. En oralité, on s’y connaît un peu…

Vos romans ont bien marché. Pourquoi vouloir vous emmerder avec le cinéma ? 
Déjà, je pense que c’est bien de ne pas mettre toutes ses billes dans le même panier. Et puis, contrairement à ce qu’on croit, t’es pas « tranquille » derrière ton ordi. La tranquillité, ce n’est pas le truc des auteurs. Tu as déjà vu un auteur avec des yeux normaux ? Franchement, ils ont tous l’œil vitreux ! En réalité, je viens de l’image. J’ai commencé quand ça s’est démocratisé dans les années 2000. J’ai fait toutes sortes d’images : des films corporate pour des boîtes à la con, des films de mariage dans les quartiers Nord – beaucoup de mariages arabes – et des clips de rap au tout début.

Tu as clippé qui à l’époque ? 
Jul, Alonzo… au tout début. 

Mais Jul, c’est pas du rap. 
C’est au-delà du rap ! Récemment, j’ai d’ailleurs écrit un documentaire qui s’appelle Team Jul, réalisé par Anthony Igoulem pour France 2.

Comment es-tu passé de cette époque à la réalisation de ton premier court-métrage, Nouvel Hair ?
C’est grâce à mon producteur, Manuel Chiche. Il avait flashé sur mon premier roman, Cinq dans tes yeux, pour l’adapter au cinéma. En cours de développement du long-métrage, il m’a dit : « Si tu as envie de le réaliser, il faut que tu fasses un court-métrage avant. » C’est le parcours classique, et il n’a pas eu tort. Ce n’est pas la même chose de tenir un plateau que d’aller faire un clip pour Jul avec un peu d’argent.

Le film se déroule intégralement dans un salon de coiffure arabe. D’où vient cette idée ? 
C’est un scénario original. J’avais écrit un papier dans une petite revue sur les coiffeurs arabes à Marseille, et c’est parti de là. J’adore ces endroits. Les salons arabes du centre-ville, ce sont les salons de mon adolescence, je les ai beaucoup fréquentés. Et puis il y a un rapport à l’Algérie, lié à mon père. Il était pied-noir mais il est retourné vivre en Algérie après l’indépendance, il était prof à la fac d’Alger. On a donc grandi en partie là-bas, à Bab El-Oued.

Vous avez tourné en quatre jours avec 10 000 euros. C’est sportif, non ? 
J’ai eu très peu d’argent de la Région, mais beaucoup de gens très investis. À l’image, j’ai eu Noé Bach (le chef op virtuose de Les Éléphants dans la brume ou La Vie d’une femme, NDR). C’est un tueur absolu, un monstre. Il a aimé le script, on l’a chopé entre deux projets, et honnêtement, ça fait toute la différence. Quand tu te retrouves dans un seul décor, un salon de coiffure, avec juste des mecs qui discutent, si tu n’as pas quelqu’un de très fort au cadre et à la lumière, ça devient vite compliqué.

Entre l’écrivain solitaire qui s’explose les yeux sur son ordinateur et le réalisateur qui dirige un plateau commando, le grand écart est violent ? 
Le cinéaste s’explose les yeux aussi pendant la préparation ! Mais c’est vrai qu’il y a un effet chaud-froid. Quand tu arrives, il faut monter sur le ring et ça dure quatre jours. On avait bien découpé avant avec Noé. Et j’ai été très aidé par la directrice de casting Cendrine Lapuyade, qui avait bossé sur Shéhérazade. Elle m’a ramené des pépites. On a Kader Benchoudar, qui était dans Shéhérazade, et pour le rôle du mec qui vient du bled, on a fait venir Omar Boulakirba d’Alger, que j’avais repéré dans La Mer au loin.

Et la fameuse « direction d’acteurs », ça vous a angoissé ? 
J’ai découvert que beaucoup de choses étaient assez galvaudées. Je m’en étais fait toute une montagne. Je ne dis pas que c’est simple, mais au final, ça m’a paru très naturel. Parler aux mecs, c’était fluide. C’est une grosse expérience, même s’il y a des trucs que je ne referais pas de la même manière.

La suite, c’est le long-métrage adapté de Cinq dans tes yeux ? 
Oui, j’ai trop hâte. J’ai hyper confiance dans le script, on commence déjà à regarder pour le casting et la musique. On espère évidemment retravailler avec Noé Bach à la lumière. Mais avant ça, en mars, je sors une BD sur l’histoire du rap marseillais à travers la Fonky Family. On ne déconne pas avec le rap marseillais avec moi !

En attendant, vous êtes exilé loin de Marseille. Vous vivez à Dakar en ce moment ? 
Oui, on vit à Dakar pendant un an avec ma famille. Je fais pas mal d’allers-retours, mais ça me plaît d’être loin de tout ce bouillon français qui est quand même très dur à vivre. Franchement, tu as l’impression de passer d’une merde à une autre chaque semaine. Tu allumes la télé, on te parle de mecs qui droguent leurs femmes, de flics qui mutilent des lycéens… C’est sans fin, tu te dis qu’on ne s’en sortira jamais. Donc je suis content de prendre du recul au Sénégal. Mais je vais revenir, parce que Marseille me manque trop.

Nouvel Hair, dispo sur le site de France TV
https://www.fifsaintjeandeluz.com/


Par Marc Godin